|
DE L'EPOQUE
COMMUNISTE A
Moscou, cinq heures du matin. Un homme, ses chaussures à la main, entrebâille
avec mille précautions la porte de son appartement et se glisse discrètement
dans la chambre conjugale. Tout se passe selon ses souhaits jusqu'à ce
qu'il renverse en se déshabillant une lampe de chevet qui, en tombant,
produit un tel bruit que sa femme se réveille en sursaut, le fixe d'un
regard sévère et s'écrie : - Quoi, cinq heures! Où
étais-tu ? - Écoute, chérie, tu ne vas pas me croire,
balbutie l'homme d'un ton coupable. En sortant du travail j'ai rencontré
une femme superbe qui m'a abordé pour avoir un renseignement et de fil
en aiguille nous avons sympathisé. Elle m'a invité chez elle, dans
un hôtel particulier, et là, j'ai honte de te le dire, nous nous
sommes aimés jusqu'à l'aube en buvant du champagne français... -
Menteur, coupe sa femme, si tu crois que je ne sais pas que tu es encore allé
à une de tes sales réunions de Parti. Pourquoi
Tito subventionne-t-il plus les prisons que les écoles? Parce qu'à
son âge il ne risque plus d'aller à l'école. Après
la publication du «rapport attribué à Khrouchtchev»,
le gouvernement soviétique cherche à se débarrasser des cendres
de Staline. Il contacte à ce sujet plusieurs gouvernements et les deux
premiers pays à répondre sont les États-Unis et Israël. Les
Américains sont au regret de refuser, mais ils croient se souvenir que
Staline a été membre du parti communiste et, dans ces conditions,
il leur est malheureusement impossible d'accorder un visa à la personne
en question. Les Israéliens, quant à eux, ont envoyé le
télégramme suivant : «Ne pouvons accepter. STOP. Risques trop
élevés. STOP. Déjà plusieurs cas résurrection
sur territoire national. » Sous
Staline, il est décidé de fêter solennellement le centenaire
de Pouchkine. Le Praesidium lance un grand concours pour élever une statue
à la gloire de l'illustre écrivain. De toutes les régions
de l'Union Soviétique, les projets affluent, des plus modestes aux plus
grandioses : Pouchkine marchant, Pouchkine écrivant, Pouchkine lisant,
Pouchkine haranguant le peuple, le peuple rendant hommage à Pouchkine,
etc. Le Praesidium se retire alors pour élire le meilleur projet. Après
une courte délibération, le verdict est rendu : la statue représentera
Staline lisant Pouchkine. Quand
Staline déclarait la chasse à l'ours ouverte, les lapins prenaient
le chemin de l'exil. Car s'ils n'étaient pas des ours, ils n'avaient aucun
papier pour le prouver. Pendant
les années cinquante, lors de fouilles archéologiques, on découvre
les restes admirablement conservés d'un homme préhistorique. Les
plus grands savants du monde se sont réunis pour essayer de situer cet
hominien sur l'échelle du temps. Malgré tous leurs efforts, les
résultats se font attendre. Ils organisent donc une réunion pour
faire le point et définir la nouvelle ligne de conduite à tenir.
Le savant russe, présent à cette réunion, demande la parole
: - Chers collègues, il semble que nos moyens traditionnels soient mis
en échec par cet individu. Je vous propose donc de faire appel à
un spécialiste de mon pays, qui, je le pense, devrait arriver rapidement
à des résultats. La proposition ayant été adoptée,
on vit arriver le lendemain un petit homme tout habillé de gris qui s'enferma
avec le squelette. Une paire d'heures plus tard, il ressort visiblement ravi. -
C'est un australopithèque, dit-il, c'est sûr, il a avoué... Venant
du fin fond du pays, un paysan polonais qui a combattu les Allemands arrive à
Varsovie, où il revient pour la première fois depuis la fin de la
guerre. Reconstruit à l'identique, le centre de la ville semble n'avoir
jamais connu aucun bouleversement. Seuls les noms des rues ont changé :
le paysan va de la rue Karl-Marx à la rue Lénine en passant par
l'avenue du Maréchal-Joukov et la place Joseph-Staline, pour arriver sur
les bords de la Vistule, quai Anastase-Mikoyan. Là, notre homme s'abîme
dans la contemplation du fleuve et reste assis sur un banc pendant tellement longtemps
qu'un milicien s'approche de lui, le secoue et lui demande ce qu'il fait là. -
Moi, dit le paysan, rien. Je regarde couler la Volga... A
l'automne 1968, dans un café de Prague, des ouvriers discutent attablés
devant leurs bières. Petit à petit le ton monte et l'un d'eux s'écrie
: - Non, je ne suis pas d'accord. Moi, j'aimerais mieux travailler vingt-quatre
heures sur vingt-quatre en Union Soviétique pour le plaisir de travailler,
que de bosser une heure par jour aux États-Unis, même si l'on me
payait 100 dollars par jour. Dans le silence qui suivit cette tonitruante profession
de foi, un soldat russe qui buvait au comptoir se retourne, lève son verre
en signe de salut et s'adresse au Tchèque : - Bien dit, camarade, et
que fais-tu comme métier ? - Croque-mort, camarade, croque-mort. Tous
les matins, pour se rendre à son bureau, Kossyguine passe devant la statue
de Dzerjinski (Fondateur de la Tchéka, mère du NKVD, grand-mère
du KGB). Un jour, il a l'impression que la statue lui parle. Le soir,
sur le chemin du retour, il fait ralentir son chauffeur, et il lui semble à
nouveau que la statue s'adresse à lui. Pendant plusieurs jours cette impression
persiste. Finalement, Kossyguine fait arrêter sa voiture, descend, se plante
devant la statue et entend : - Alexis Nicolaïevitch, je suis fatigué.
Pourquoi m'a-t-on statufié debout alors que Dolgorouki est tranquillement
assis sur son cheval ? Fais quelque chose, voilà trente ans que je suis
debout. Kossyguine file au Kremlin, entre en trombe dans le bureau de Brejnev
et lui rapporte sa conversation avec la statue. Léonide Illitch se frappe
le front, suggère à son collègue de prendre quelques jours
de vacances et, devant son obstination, décide qu'ils iront ensemble voir
la statue pour que Kossyguine se persuade qu'il a eu une hallucination. Sitôt
dit sitôt fait : Brejnev et Kossyguine prennent une voiture et se font conduire
devant la statue. Lorsqu'ils en descendent, on entend la voix de Dzerjinski grondante
et furieuse : - Alexis Nicolaïevitch, je t'avais demandé un cheval,
et tu m'apportes un âne. Ivan
Sergheïevitch rencontre l'un de ses amis dans la rue. Il l'entraîne
dans un endroit discret et lui dit, les yeux brillants : « On vient de m'en
raconter une bien bonne : c'est Brejnev qui se promène à pied dans
Moscou. Il arrive dans un quartier où les rues sont étroites, désertes
et mal éclairées. A l'angle de deux de ces ruelles, il y a un type
énorme avec une massue et un pistolet... j'ai oublié la suite, mais
le début est assez prometteur. » Lors
de sa visite à Nixon, Brejnev remarque trois téléphones posés
sur le bureau du président des États-Unis : un vert, un rouge et
un blanc. Intrigué, il demande qu'on lui explique l'utilité de ces
trois appareils. « Le rouge, répond Nixon, c'est celui qui me
permet de vous parler quand vous êtes en Union Soviétique, le blanc,
c'est la ligne directe avec le Pentagone, et le vert, c'est la ligne pour appeler
l'enfer. » Brejnev n'en croit pas ses oreilles, et demande une démonstration.
Bon prince, Nixon lui propose d'appeler Eisenhower aux enfers, avec indication
de la durée et du montant de la communication. Au bout de cinq minutes,
on rappelle Nixon et on le met en communication avec Eisenhower qui lui demande
de ses nouvelles, s'inquiète des développements du Watergate et
prodigue quelques conseils à son successeur. Puis les deux interlocuteurs
échangent des voux divers, et Nixon raccroche. Trente secondes plus tard,
l'opératrice le rappelle et l'informe que la communication a duré
quatre minutes et que son prix est de 254 dollars. De retour à Moscou,
Léonide Illitch convoque les ingénieurs des télécommunications
et leur donne six mois pour lui fabriquer un téléphone vert. Le
moment venu, le téléphone est prêt et Brejnev décide
de l'inaugurer en demandant à parler à Staline avec indication de
durée et du montant de la communication. Cinq minutes après,
Staline est en ligne. Brejnev lui demande ce qu'il pense de la situation, et Joseph
Vissarionovitch dit qu'il est plutôt content, qu'on a beau faire des rapports
et des congrès sur son compte, finalement rien n'a vraiment changé,
et que la seule grosse faute qu'il reproche à ses camarades, c'est d'avoir
laissé filer sa fille Svetlana aux États-Unis. Suivent quelques
paroles aimables, et Brejnev raccroche après avoir promis à Staline
de le rappeler bientôt. Trente secondes plus tard, l'opératrice appelle
et informe Léonide Illitch que la communication a duré quatre minutes
et qu'elle coûte 35 kopecks. - Comment 35 kopecks? J'ai vu Nixon téléphoner
aux enfers à Eisenhower pendant quatre minutes et ça lui a coûté
254 dollars. - Oui, camarade, mais ici c'est le service intérieur. En
1969, lors d'une cérémonie officielle au Kremlin, un jeune officier
tenta d'assassiner Brejnev, mais il manqua son coup et sa balle blessa un cosmonaute
qui venait de se faire décorer. Boudionnyï, vétéran
de l'Armée rouge, était là. Son voisin l'entendit grommeler
: - Si cet imbécile avait eu un sabre... Brejnev
fait un cauchemar : il est assis dans la grande salle à manger du Kremlin
et il mange de la viande casher avec des baguettes. Matriona,
vieille paysanne «sans-parti et réactionnaire», sentant l'approche
de la mort, réunit sa famille et demande qu'on appelle un pope. Une fois
le prêtre chez elle, elle se confesse, reçoit les derniers sacrements
puis exige de son fils aîné qu'il aille lui chercher le responsable
local du Parti. Très surpris, le fils s'exécute quand même
et revient avec le chef de cellule. Matriona le fait approcher de son lit et,
devant toute sa famille, lui demande de l'inscrire au Parti. Le camarade, n'osant
pas aller contre les volontés d'une mourante, l'inscrit au Parti, perçoit
sa cotisation et lui remet sa carte. Dès qu'il a franchi le seuil de la
maison, le fils aîné s'agenouille au bord du lit de sa mère
et, des sanglots dans la voix, il lui demande : - Oh, petite mère, pourquoi
as-tu fait une chose pareille ? - Vois-tu, Vassili, puisque quelqu'un doit
mourir, il vaut mieux que ce soit un des leurs. Pour
le centenaire de la naissance de Lénine, les radios, les théâtres,
les cinémas, et toutes les entreprises célébrèrent
pendant des semaines les mérites du grand homme. Un jour, un homme arrive
à son bureau habillé d'un costume épouvantablement froissé.
Dès qu'il apprit cet acte choquant, son chef de service le convoqua et
lui dit : « Qu'est-ce qui vous arrive, vous ne pouviez pas venir travailler
dans une tenue correcte ? - Chef, ce matin en me levant, je comptais bien repasser
mon costume. Mais j'ai d'abord allumé la télévision et j'ai
entendu Lénine, Lénine, Lénine... J'ai alors allumé
la radio, et j'ai entendu Lénine, Lénine et Lénine. Alors,
j'ai eu peur de brancher le fer à repasser. » Le
Premier ministre d'une république socialiste se débat dans un certain
nombre de difficultés, essentiellement le problème du logement et
du ravitaillement. Ayant épuisé toutes les ressources de l'État,
il décide, en désespoir de cause, de consulter une voyante. Celle-ci
écoute avec beaucoup d'attention le Premier ministre et, dès qu'il
s'est tu, elle dit : - C'est très simple. Pour résoudre le problème
du logement il suffit d'ouvrir les frontières à l'Ouest. - Et
pour le ravitaillement ? - Pour le ravitaillement ? Il faut les fermer à
l'Est. En Croatie, après
le limogeage de l'équipe libérale, en 1971, le Parti organise dans
une unité de production une réunion pour stigmatiser l'ancienne
équipe et glorifier l'unité et la fraternité du pays. En
conclusion de son discours, le responsable du Parti invite les assistants, au
nom de la démocratie et de la liberté d'expression, à lui
poser des questions. Joseph, ouvrier de l'usine, se lève et demande : -
Camarade, après ces événements, comment va se faire la répartition
des devises étrangères entre les républiques ? - Nous
traiterons de ce problème lors de la prochaine réunion, répond
l'orateur en levant la séance. Une semaine plus tard, une réunion
est de nouveau organisée dans l'usine. Le même responsable du Parti
prononce le même discours et pour conclure invite ses auditeurs à
lui poser des questions. Stéphane, ouvrier à l'usine, se lève
et dit : - Camarade, j'ai deux questions à poser. Premièrement,
après ces événements, que va-t-il se passer pour la répartition
des devises étrangères entre les républiques ? Et deuxièmement,
qu'est-il arrivé au camarade Joseph? L'écrivain
tchèque Milan Kundera n'avait jamais vu la mer. Quand il arriva en exil
en France, son éditeur l'emmena dans sa propriété du Finistère
et lui fit découvrir l'océan Atlantique depuis la presqu'île
de Crozon. Milan Kundera regarda longuement le paysage, pendant que chacun attendait
la première réaction de l'artiste devant l'immensité océane.
Et Milan Kundera dit : - Alors, c'est ici qu'on est le plus loin des Russes... Malinovski,
maréchal et ministre de la Défense, passe en revue les troupes.
Il s'arrête devant la cavalerie et dit : « Cavaliers, salut à
vous! » Et la cavalerie répond de tous ses poumons : « Salut
! » IL s'arrête devant l'infanterie et dit : « Fantassins, salut
à vous! » Et l'infanterie répond de tous ses poumons : «
Salut ! » II s'arrête devant les troupes du KGB et dit : « Hommes
du KGB, salut à vous ! » Et le KGB, tout doucement, d'une voix sucrée,
répond : « Salut, citoyen maréchal, salut... » Dans
un autobus, un petit monsieur est debout, serré contre un autre petit monsieur
à cause du grand nombre de voyageurs. Il frappe doucement sur l'épaule
de son voisin, et lui demande à voix basse : -Vous êtes
du KGB ? -Non, - dit l'autre étonné, - je ne suis pas du KGB.
-Vous avez de la famille dans le KGB ? -Non plus. -Des amis, peut-être
? -Pas davantage. -Alors des voisins ou des connaissances ? -Non,
personne. -Alors, monsieur, si vous n'êtes pas du KGB, si vous n'y avez
ni famille, ni amis, ni voisins, ni connaissances, je vous prie d'arrêter
de me marcher sur les pieds. Pour
célébrer le cinquantenaire de la révolution d'Octobre, toutes
les institutions se livrent à un concours d'imagination. Une école
primaire a la brillante idée d'inviter un homme qui aurait connu Lénine,
pour parler aux élèves. On déniche alors dans la région
un vieillard que l'on reçoit en grande pompe et que l'on convie à
raconter ses souvenirs devant tous les écoliers et les professeurs rassemblés. «
Eh bien ! En 1917, je me trouvais avec les bolcheviks, nous avions gagné,
et nous installions le gouvernement provisoire dans le palais de l'ancien tsar.
J'avais passé toute la journée à porter des meubles, et j'étais
épuisé. Je décidai de me reposer un moment et d'en profiter
pour faire un brin de causette à une fille que j'avais repérée
depuis trois jours. Alors est arrivé un type assez petit, chauve, avec
une moustache et une barbiche, qui me dit d'un ton sec : -Camarade, ce n'est
pas le moment de s'amuser. Et moi, je lui ai répondu : -Va te faire
foutre. Dix minutes plus tard arrive un autre type, plutôt costaud, qui
me dit : -Alors, c'est toi qui as dit "Va te faire foutre"
au camarade Lénine ? Et moi, je lui ai répondu : -Je lui ai
dit : va te faire foutre, et à toi aussi je dis : va te faire foutre. Alors
après, vous savez comment ça se passe, une chose en entraîne
une autre, et finalement, on m'a libéré l'an dernier. » Début
Précédente
Suivante |