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CONTES
Le pope et son valet Balda Il
était une fois un pope qui ne plaisait pas vraiment au Bon Dieu parce qu'il
était paresseux et très avare. Un jour, il se rendit à la
foire. Il traînait d'un étal l'autre, cherchant visiblement quelque
chose qui ne s'y trouvait pas, quand Balda l'aperçut. Balda
ne trouvait pas de travail ces derniers temps. Quand il vit le gros ventre du
pope et sa bouche encore grasse des saucisses de son petit déjeuner, il
se dit que peut-être il avait là l'occasion de trouver un emploi. -
Que vous êtes matinal, mon père ! s'exclama-t-il en s'inclinant respectueusement
devant le pope. Cherchez-vous quelque chose ? -
Je cherche un valet, mais pas n'importe lequel ! Mon valet devra faire la cuisine,
le ménage, il devra couper du bois, labourer mes champs, prendre soin de
mes chevaux, mener les moutons au pâturage et traire les vaches. Mais surtout,
qu'il ne vole pas dans mon garde-manger et qu'il ne boive pas en cachette à
mes tonneaux ! Je ne veux pas qu'il me coûte plus que les services qu'il
me rend. Allez, laisse-moi passer! Tu ne peux rien comprendre à ce que
je raconte. - Mais si, je comprends très
bien, répondit Balda avec enthousiasme. Je suis celui que vous cherchez
! Je travaillerai pour une simple assiette de bouillie. La seule chose que je
vous demande, c'est de pouvoir vous donner trois gifles à la fin de mon
année de service. - Ça alors !
s'étonna le pope. Je n'ai jamais entendu une chose pareille ! Un valet
gifler un homme de Dieu ? N'est-ce pas là un péché ? Je dois
y réfléchir. Mais comme le pope
était très avare, sa réflexion fut de courte durée
: trois gifles, ça ne coûtait rien. Alors, il tapa la main de Balda
et l'affaire fut conclue. Balda travaillait beaucoup.
Il se levait avant l'aube et allait labourer les champs. De retour avant le chant
du coq, il donnait à boire aux chevaux et s'affairait dans la cuisine.
Bientôt, le feu crépitait dans l'âtre, la terrasse était
balayée, la salle rangée, le fumier sorti, les animaux allongés
sur de la paille fraîche... Balda n'arrêtait pas. Il mettait des gâteaux
dans le four, faisait sauter des crêpes et invitait toute la famille à
prendre un délicieux petit déjeuner. La femme du pope chantait les
louanges de Balda. Sa fille, une jeune demoiselle
belle comme une image, l'appelait par ici et par là, et Balda, avec le
sourire, faisait ses quatre volontés. Le pope paresseux ne sortait plus
de son lit. Ainsi le temps passa très
vite... L'année de service de Balda s'achevait, le pope pensa avec inquiétude
aux trois gifles promises. Il ne dormit plus, ne mangea plus... -
Que t'arrive-t-il ? lui demanda sa femme. Le
pope fut soulagé de pouvoir tout lui raconter. -
J'ai une idée, dit-elle, je crois savoir comment éviter les trois
gifles. Demande à Balda d'exécuter une tâche qu'il ne saura
pas faire. Il aura ainsi rompu son contrat et toi le tien ! -
Tu es une femme merveilleuse ! s'exclama le pope réjoui, et il fit venir
Balda sur-le-champ. - Ton contrat arrive à
sa fin, dit-il, et tu auras bientôt droit à ta récompense,
mais avant, il faut que tu fasses encore quelque chose pour moi. Il y a des années,
j'ai signé un accord avec les diables, ils devaient me payer un impôt,
mais ils ne l'ont jamais fait. Va chercher ce qu'ils me doivent ! Balda
ne protesta pas. Il partit vers la mer. Arrivé sur la grève, il
frappa la surface de l'eau avec une corde. -
Qu'est-ce que tu fabriques ? s'exclama Lucifer sortant de sous terre. -
Mes hommages, seigneur de l'enfer, grimaça Balda. J'ai l'intention d'agiter
les vagues de la mer avec cette corde magique, de provoquer une tempête
en enfer et d'en sortir tous les diables comme des taupes de leur terrier. -
Que t'avons-nous fait ? demanda Lucifer très inquiet. Pourquoi veux-tu
nous punir d'une manière aussi épouvantable ? -
Vous avez signé un accord avec le pope, mais vous n'avez pas tenu vos engagements. -
Si nous avons oublié quelque chose, protesta Lucifer, nous nous acquitterons
de notre dette. Mais je t'en prie, laisse-nous en paix ! Tu es venu chercher de
l'argent ? Eh bien ! Avant que tu n'éternues trois fois, mon petit-fils
sera là et s'occupera de ton affaire. Sur
ce, il disparut sous terre. Balda, satisfait, éternua bruyamment. Et le
petit-fils de Lucifer apparut devant lui, ronronnant comme un chat. -
Mon grand-père a perdu la tête, dit-il. Qui a jamais entendu dire
que les diables payaient des impôts aux mortels ? Tu te moques de nous. Balda
ne se laissa pas impressionner et il se remit à frapper la mer de sa corde. -
Attends, attends ! cria le diable. Je te propose un marché. Je vais apporter
de l'or. Nous allons faire le tour de la mer en courant et le vainqueur le gardera. -
Toi alors, tu n'es pas bête ! dit Balda en riant. Tu es sûr que l'homme
ne peut pas dépasser le diable et que tu vas par ce moyen éviter
de payer ta dette ! Je n'ai pas envie de courir aujourd'hui, ajouta-t-il, et je
vais laisser ma place à mon petit frère. Balda
s'enfonça dans la forêt de bouleaux toute proche. Il se cacha dans
les buissons et attrapa deux lapins. Il les mit dans son sac et retourna près
du diable. - Mon petit frère est impatient
de comparer sa rapidité avec la tienne, déclara Balda en tenant
un lapin par les deux oreilles. - Je n'ai pas
peur d'une chose aussi minuscule, dit le diable avec mépris. -
Méfie-toi ! répliqua Balda. Le
diable et le lapin partirent. Le diable courait, sans oser se retourner. Le lapin,
lui, dès qu'il avait senti qu'il était libre, était rentré
chez lui dans la forêt. Pendant ce temps, Balda se reposait, allongé
sur la plage, il comptait les nuages. Soudain, il entendit un roulement comme
si un troupeau de chevaux s'approchait de lui. Il plongea sa main dans le sac
et en sortit le deuxième lapin. - Repose-toi,
petit frère, lui dit-il en le caressant. Tu voudrais courir encore, mais
le diable en a assez pour aujourd'hui. Le diable,
essoufflé, faillit pleurer tant il était en colère. -
Comment est-ce possible ? bégaya-t-il. Comment a-t-il pu arriver avant
moi ? Je ne l'ai même pas vu me dépasser. -
Mon petit frère est si rapide qu'on n'arrive même pas à le
voir, dit le malin Balda. Mais assez de bavardages, va chercher l'or ! Le
diable rentra chez lui et dut subir les sévères reproches de son
grand-père. - Un diable ne donne jamais
d'argent à un homme, cria ce dernier hors de lui. Il faut trouver un moyen
de le tromper. Pendant qu'ils cherchaient comment
ils pourraient bien faire, Balda s'impatientait. Il frappa la surface de l'eau
avec sa corde. - Retourne voir ce fou furieux,
ordonna Lucifer à son petit-fils, ou il va inonder l'enfer. -
Arrête, Balda ! supplia ce dernier en arrivant. Tu aura ton or mais à
une condition. Nous allons lancer un bâton. Chacun choisira son but. Celui
qui l'atteindra avec le plus de précision, gardera l'or. Quel but choisis-tu
? - Le nuage, là-bas ! répondit
Balda. Je l'atteindrai en plein milieu ! Non seulement j'aurai mon or, mais vous
pourrez vous attendre au pire ! - Au pire ! soupira
le diable, affolé. Et il courut voir son grand-père pour prendre
conseil. Soudain, un bruit terrible retentit
au-dessus de leur tête. Balda fouettait littéralement la surface
de la mer avec sa corde ! - Vous essayez
encore de me duper, diablotins hurlait-il d'une voix de stentor. Vous allez voir
ce que vous allez voir ! Je vais vous verser sur la tête la mer entière
avec tous ses monstres marins ! Lucifer tira
son petit-fils par l'oreille et l'obligea à retourner parlementer. -
Calme un instant ta colère, murmura le petit diable. -
Sais-tu à qui tu parles ? hurla Balda. Je suis le valet du grand pope.
Et toi, enfant du diable, tu vas faire ce que je te dis. -
Que proposes-tu ? demanda le diable. - Tu vois
ce cheval dans la prairie ? dit Balda sarcastique. Eh bien, soulève-le
et porte-le jusqu'où tu pourras. J'en ferai autant. Que le meilleur gagne
! Si tu perds, je veux mon or sur-le-champ en espèces sonnantes et trébuchantes. Le
diable gonfla ses pectoraux et se plaça sous le cheval. Il eut beau mobiliser
toutes ses forces, souffler, suer, il ne parvint à le soulever que de quelques
centimètres. Il fit quelques pas, tituba et s'écroula par terre. -
Diable stupide ! dit Balda. Ce que tu arrives à peine à soulever
avec tes bras, je le soulève entre mes jambes ! Balda
sauta sur le dos du cheval et partit au galop dans la prairie. L'animal semblait
voler et ne touchait presque pas le sol de ses sabots. Le diable s'enfuit, tremblant
de peur. - Vite ! Vite, Lucifer, donnez-lui de
l'or ou nous sommes perdus ! criait-il. «
Rien ne sert de discuter », pensa Lucifer, mortifié. Et il lança
sur terre, aux pieds de Balda, un sac d'or, plus gros que le ventre du pope. Balda
mit le sac sur son dos et rentra joyeusement à la maison. Le
pope le vit arriver de loin par la fenêtre. Cette fois, il devait se préparer
à recevoir ses trois gifles! Il avait tellement peur que, ne trouvant pas
d'autre solution, il alla se cacher sous les jupes de sa femme. Mais Balda le
sortit de sa cachette en le tirant par l'oreille. -
Voici ton or, dit-il. Comme les bons comptes font les bons amis, je réclame
ma paye. - Je ne veux pas de cet argent, pleura
le pope, c'est celui du diable ! Garde-le ! Balda
n'en démordait pas. Il voulait sa paye. À
la première gifle, le pope se retrouva au plafond. À la deuxième
gifle, les mots se mirent à se mélanger dans sa tête, tant
et si bien qu'il en perdit l'usage de la parole. À la troisième
gifle, il devint totalement idiot. - Tu as vécu
du dur labeur d'autrui sans rien donner en échange, lui dit alors Balda.
Eh bien, tel est pris qui croyait prendre ! C'est
ton tour maintenant de ne rien avoir en échange : même avec l'or
du diable, tu ne pourras te racheter la raison ! |