Le tsar
des mers et Vassilissa la Sage Dans un certain pays, dans un
certain royaume il était un tsar et une tsarine qui n'avaient pas
d'enfants. Le tsar part pour les pays étrangers, va d'un royaume
à l'autre, et son absence se prolonge; la tsarine, entre-temps,
met au monde un fils, le petit Ivan-tsarévitch, sans que son époux
le sache. Sur le chemin du retour, aux abords de son pays, le tsar est
surpris par une chaleur torride. Dévoré de soif, il rêve
d'eau claire! Il promène son regard à la ronde et voit un
grand lac dans le voisinage; il s'y dirige, met pied à terre, se
couche à plat ventre et boitl'eau fraîche. Comme il est là,
sans méfiance, le tsar des mers le saisit par la barbe.
- Lâche-moi, - supplie
le tsar. - Je te tiens, toi, qui oses boire sans ma permission! -
Relâche-moi, je te paierai n'importe quelle rançon! - Donne-moi ce que tu ignores avoir au palais. Le tsar se demande
ce que cela pourrait bien être. Il croit savoir tout ce qu'il
a et accepte le marché. Ne se sentant plus retenu par la
barbe, il se relève, monte en selle et s'en retourne chez
lui. La tsarine, radieuse, l'accueille avec leur fils; le tsar, apprenant
la naissance du prince, pleure à chaudes larmes. Il raconte
sa mésaventure à la tsarine, qui mêle ses larmes
aux siennes; mais ils n'y peuvent rien... Le prince grandit, grandit
à vue d'oeil, et le voilà déjà grand. -
Quoi qu'il en coûte, - songe le tsar, - la séparation est
inévitable! Il prend son fils par la main et le conduit
au bord du lac. - Cherche mon anneau par ici, je l'ai perdu hier. Puis il s'en retourne au palais, laissant Ivan-tsarévitch seul. Le prince se met à chercher l'anneau, il longe la grève,
et voici qu'une petite vieille vient à sa rencontre. -
Où
vas-tu, Ivan-tsarévitch? - Laisse-moi donc tranquille, tu m'agaces,
vieille sorcière! Je suis assez ennuyé comme ça!. -
Bon, comme tu voudras! Et la vieille s'éloigne. Quant
au prince, il regrette son humeur: - Pourquoi l'ai-je rudoyée?
Mieux vaut la rappeler; les gens âgés sont malins et
avisés. Peut-être saura-t-elle me conseiller. Il hèle
donc la vieille: - Reviens, grand-mère, et pardonne-moi ma
sottise! J'ai parlé par dépit: mon père m'a
ordonné de retrouver son anneau et je le cherche, mais en
vain! - Ce n'est pas à cause de l'anneau que tu es là;
ton père t'a cédé au tsar des mers, qui sortira
du lac tout à l'heure pour t'emmener dans son royaume sous-marin. Le prince fond en larmes. -
Ne te désole pas, Ivan-tsarévitch.
La chance te sourira à ton heure; tu n'as qu'à m'écouter.
Cache-toi derrière ce groseiller et ne bouge plus. Douze
colombes arriveront, qui sont autant de belles jeunes filles, puis
il en viendra une treizième; pendant qu'elles se baigneront
dans le lac, emporte la chemise de la dernière et ne la lui
rends qu'après qu'elle t'aura donné sa bague. Si tu
échoues, tu es perdu: le palais du tsar des mers est entouré
d'une haute palissade de trois lieues, dont chaque pieu porte un
crâne humain; un seul est inoccupé, prends garde de
ne pas le couronner! Le prince remercie la vieille, se tapit derrière
le groseiller et attend les événements. Arrivent les douze colombes; elles s'abattent sur le sol et
se changent en jeunes filles d'une beauté inouïe, indescriptible,
inimaginable, toutes, tant qu'elles sont! Elles se dévêtent
et entrent dans l'eau; elles batifolent, barbotent, avec des rires
et des chansons. Une treizième colombe arrive à son
tour; elle s'abat sur le sol et se change en belle jeune fille,
ôte sa chemise et va se baigner; elle est encore plus accorte,
plus belle que les autres! Le prince, ensorcelé, n'en finit
plus de l'admirer; puis il se ressouvient des instructions de la
vieille, s'approche en tapinois et prend la chemise. La belle sort de l'eau... plus de chemise, elle a disparu. Toutes
s'empressent de la chercher, mais elles ont beau s'activer, la
chemise demeure introuvable. - Ne cherchez pas, mes soeurs chéries!
Retournez chez nous; c'est ma faute, à moi seule de répondre
de mon inattention. Les autres jeunes filles s'abattent
sur le sol, redeviennent colombes et s'envolent. Celle qui est restée
promène un regard à la ronde et dit: - Qui que tu sois,
ravisseur de ma chemise, montre-toi; si tu es vieux, tu seras mon
bon père; si tu es entre deux âges, tu seras mon cher
frère; si tu es jeune comme moi, tu seras mon bien-aimé! A peine a-t-elle achevé de parler que Ivan-tsarévitch se présente.
Elle lui donne une bague en or et dit: - Oh, Ivan-tsarévitch! Tu as bien
tardé! Le tsar des mers est fâché contre toi.
Voici le chemin du royaume sous-marin; suis-le sans crainte! Tu
m'y reverras, car je suis la fille du tsar des mers, Vassilissa la
Sage. Elle redevient colombe et quitte le prince. Et lui, il prend
le chemin du royaume sous-marin. Là il voit la même
lumière que sur terre ferme; des champs, des prés,
des bocages verdoyants, un soleil caressant. Il arrive auprès
du tsar des mers qui gronde: - Pourquoi as-tu tardé à
ce point? En punition, je t'impose une corvée: j'ai deux
mille arpents de terre inculte, toute en combes, en ravines, en
pierraille! Que dans la nuit elle soit nivelée et ensemencée
de seigle qui, au petit matin, aura poussé assez haut pour
dissimuler une corneille. Sinon, tu auras la tête tranchée! Ivan-tsarévitch se retire en pleurant à chaudes larmes.
Vassilissa la Sage qui l'a vu d'une fenêtre de son palais,
l'interpelle: - Bonjour, mon prince! Pourquoi pleures-tu? - Comment
ne pas pleurer? - répond-il. - Le tsar des mers m'ordonne de
niveler, dans la nuit, un terrain raviné et pierreux et d'y
semer du seigle qui, au petit matin, aura suffisamment poussé
pour dissimuler une corneille. - Ce n'est pas encore le vrai malheur.
Dors en paix; la nuit porte conseil, tout sera fait! Le prince
une fois couché, Vassilissa sort sur le perron et crie d'une
voix forte: - Ohé, mes fidèles serviteurs! Nivelez
les ravines profondes, enlevez la pierraille, semez du seigle abondant
qui aura mûri au matin. Ivan-tsarévitch, réveillé à l'aube, voit
le travail accompli: plus de combes ni de ravines, le terrain est
parfaitement uni et du seigle y resplendit, assez haut pour dissimuler
une corneille. Il s'en va rendre compte au tsar des mers. - Je te
remercie, - lui répond le tsar, - de t'être acquitté
de cette tâche. Mais en voici une autre: j'ai trois cents
meules de bon froment, de trois cents moyettes chacune; bats-le
pour demain jusqu'au dernier grain, sans défaire meules ni
moyettes. Sinon, tu auras la tête tranchée! - A vos
ordres, Votre Majesté! - répond Ivan-tsarévitch. Et
il retraverse la cour en pleurant. - Pourquoi pleures-tu? - lui demande
Vassilissa la Sage. - Comment ne pas pleurer? Le tsar m'ordonne de
battre dans la nuit toutes ses meules, sans perdre un grain et sans
défaire meules ni moyettes. - Ce n'est pas encore le vrai
malheur! Dors en paix; la nuit porte conseil. Le prince une fois couché, Vassilissa sort sur le perron
et crie d'une voix forte: - Ohé, mes fourmis diligentes! Venez
toutes, tant que vous êtes, et séparez un par un le
grain des meules de mon père. Au matin, le tsar des mers
mande le prince: - As-tu accompli ta tâche? - Oui, Votre
Majesté! - Allons voir. Arrivés sur l'aire, ils
y trouvent les meules intactes. Entrés dans les granges,
ils les trouvent remplies de grain. - Merci, mon brave! - dit le tsar
des mers. - Fais-moi donc une église entièrement en
cire pour demain matin: ce sera là ta dernière tâche. Le prince retraverse de nouveau la cour en pleurant. -
Pourquoi pleures-tu? -
demande Vassilissa du haut de son palais. - Comment ne pas pleurer?
Le tsar des mers m'ordonne de faire, dans la nuit, une église
entièrement en cire. - Bah, ce n'est pas encore le vrai
malheur. Va dormir; la nuit porte conseil. Le prince une fois couché, Vassilissa la Sage sort sur
le perron et crie d'une voix forte: - Ohé, mes abeilles laborieuses!
Venez toutes, tant que vous êtes, et modelez une sainte église
en cire pour le lendemain matin. Ivan-tsarévitch, à son réveil,
aperçoit une église entièrement en cire et
s'en va rendre compte au tsar des mers. -
Je te remercie, Ivan-tsarévitch!
Tu es le plus habile des serviteurs que j'aie jamais eus. En récompense,
je te nomme mon héritier, protecteur du royaume des eaux;
prends pour femme l'une de mes treize filles, à ton choix. Le prince choisit Vassilissa la Sage; on les marie aussitôt
et l'on festoie joyeusement trois jours d'affilée. Au bout d'un certain temps, Ivan-tsarévitch a envie de revoir
ses parents, son pays natal. - Pourquoi cet air triste, mon prince? - Ah, chère Vassilissa, je m'ennuie de mon père,
de ma mère, de mon pays. - Le voilà, le vrai malheur!
Si nous partons, on nous poursuivra; le tsar des mers se mettra en
colère et nous tuera. Il faut ruser! Elle crache dans
trois coins, verrouille ses portes et s'enfuit avec le prince. Le lendemain, à la première heure, des messagers
du tsar des mers viennent réveiller les jeunes mariés,
pour les inviter à se rendre au palais. Ils frappent à
la porte: - Réveillez-vous! Votre père
vous demande. - Il est trop tôt, nous avons sommeil, revenez
plus tard, - répond l'un des crachats. Les messagers s'en
vont, attendent une heure ou deux et frappent de nouveau à
l'huis: - Ce n'est plus l'heure de dormir, levez-vous! - Patientez un peu; le temps
de nous lever, de nous habiller, - répond le deuxième
crachat. Les messagers viennent une troisième fois et disent
que le tsar des mers leur en veut de lambiner comme ça. -
On arrive! -
répond le troisième crachat. Les messagers, à
bout de patience, frappent encore... pas de réponse! Ils
forcent la porte et voient l'appartement vide. Le tsar, informé,
se met en colère et lance une troupe nombreuse à
la poursuite des fugitifs. Mais Vassilissa la Sage et Ivan-tsarévitch sont déjà
loin, très loin! Ils galopent sans arrêt sur d'alertes
coursiers. - Mon prince, couche-toi à terre pour savoir si
l'on nous fait la chasse. Ivan-tsarévitch descend de son cheval,
colle son oreille au sol et dit: - J'entends des voix et un piétinement
de chevaux! - On nous poursuit! - s'écrie Vassilissa. Aussitôt
elle change leurs montures en un pré verdoyant, le prince
en vieux berger, et se transforme elle-même en douce
brebis. Les poursuivants arrivent: - Hé, bonhomme! Tu n'as pas vu passer
un vaillant guerrier et une belle jeune fille? - Non, mes bons
messieurs, je n'ai rien vu, - répond le prince. - Depuis quarante
ans que je garde les moutons en ce lieu, nul oiseau, nulle bête
ne sont passés! Les poursuivants s'en retournent auprès
du tsar: - Votre Majesté! On n'a rejoint personne, on n'a vu
qu'un berger et une brebis. - Que ne les avez-vous attrapés?
C'étaient eux! - clame le tsar des mers, et il envoie une autre
troupe à la poursuite des fugitifs. Mais Ivan-tsarévitch et
Vassilissa la Sage ont repris depuis longtemps leur course. -
Mon
prince, couche-toi à terre pour savoir si le tsar des mers
nous fait poursuivre. Le prince descend de son cheval, colle son
oreille au sol et dit: - J'entends des voix et un piétinement
de chevaux. - On nous poursuit! - s'écrie Vassilissa; elle
devient église, change le prince en vieux pope, et
les chevaux en arbres. Les poursuivants arrivent: - Hé, mon père! Tu n'as
pas vu passer un berger et une brebis? - Non, braves gens,
je n'ai rien vu; depuis quarante ans que j'officie dans cette église,
nul oiseau, nulle bête ne sont passés. Les poursuivants
reviennent: - Votre Majesté! On n'a pas retrouvé
le berger et la brebis; on n'a vu en chemin qu'une église
et un vieux pope. - Que n'avez-vous démoli l'église
et arrêté le pope? C'étaient eux! - crie
le tsar des mers et il se lance lui-même à la poursuite
des fugitifs. Mais eux ont déjà fait du chemin. Vassilissa la Sage dit: -
Mon prince! Couche-toi à terre
pour savoir si on nous poursuit. Le prince descend de son cheval,
colle son oreille au sol et déclare: - J'entends une voix
et un piétinement plus fort que jamais. - C'est le tsar
en personne qui galope. Vassilissa change leurs chevaux en lac,
le prince en canard, et se transforme elle-même en cane. Le
tsar des mers arrive à fond de train et comprend tout de suite
qui sont ces oiseaux; il s'abat sur le sol et devient un aigle.
En vain tente-t-il de les tuer; il prend de la hauteur, veut se
laisser choir sur le canard, qui plonge aussitôt; il s'attaque
à la cane, mais elle disparaît sous l'eau à
son tour! Il s'évertue, s'efforce en pure perte. Lassé, il regagne son royaume sous-marin, tandis que Vassilissa
et Ivan-tsarévitch se dirigent
vers le pays natal du prince. Au bout d'un certain temps, ils y parviennent. -
Attends-moi dans
ce bosquet, - dit le prince à sa compagne. - Le temps que je
me présente à mes parents. - Tu m'oublieras, mon
prince! - Non, non. - Mais si, mon prince, je t'assure! Repense
au moins à moi lorsque deux pigeons battront des ailes contre
la fenêtre! Ivan-tsarévitch arrive au palais; ses parents
se jettent à son cou, l'embrassent, le cajolent; dans sa
joie, il oublie Vassilissa la Sage. Un jour, deux jours se passent,
et au troisième il projette de demander la main d'une autre
princesse. Vassilissa se rend à la ville et s'engage chez une boulangère.
Les voici donc qui font des pains bénis; elle prend deux
poignées de pâte, les façonne en forme de pigeons
et les met au four. - Devine, patronne, ce qu'il adviendra de ces
pigeons? - Ben, nous les mangerons, un point c'est tout! - Ah,
non, tu n'as pas deviné Vassilissa ouvre le four, et au même instant deux pigeons
s'envolent droit au palais pour battre des ailes contre la fenêtre;
les domestiques ont beau essayer de les chasser. C'est alors seulement
que Ivan-tsarévitch se souvient de Vassilissa; il envoie un peu
partout des courriers qui cherchent, se renseignent et finissent
par la trouver chez la boulangère. Le prince la prend par
ses blanches mains, l'embrasse sur ses lèvres vermeilles,
l'amène à ses parents. Depuis lors, ils vivent ensemble dans l'aisance et l'abondance. Voir aussi V.Joukovski, "Conte
du tsar Bérendeï, de son fils Ivan-tsarévitch, de la ruse de Kochtcheï
l'Immortel et de la sagesse de Maria-tsarevna, fille de Kochtcheï"
(en russe).
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