HUMOUR
Nikolaï
Eline et Vladimir Kochaiev
La fin de l'agent 008
Prologue Dans
le cabinet du chef de l'un des services de renseignements étrangers se
tenait une réunion d'urgence. En tête d'une table recouverte d'un
tissu vert, se trouvait le chef en personne, un homme trapu aux lunettes noires
de forme spéciale, qui couvraient les trois quarts du visage. Le chef respectait
les règles de façon très stricte et exigeait la même
chose de ses collaborateurs. Aucun de ses subordonnés ne connaissait son
vrai nom. Les uns l'appelaient "mister Cox", d'autres "mister
Badly", d'autres encore "mister Sidorov". Il répondait à
tous ces noms. Le chef regarda attentivement
quatre de ses adjoints les plus proches qui se trouvaient dans le cabinet, et
fut satisfait de leur apparence : des visages banals, difficiles à mémoriser,
au regard vide et ordinaire, les mêmes complets usés. Des hommes
comme ça, on les voit et on les oublie aussitôt. Même le chef
ne les reconnaissait pas, en les rencontrant par hasard dans la rue ou chez des
amis communs. - Lequel de vous, les meilleurs
spécialistes de la Russie, peut me donner le sens du mot russe "Belsk"
? - demanda le chef. Les collaborateurs se mirent
à réfléchir. Le mot leur était inconnu. -
Un homme qui bêle ? - supposa Mr Flint, adjoint du chef. -
Le mari d'une belette ? - proposa Wagner. - Non,
c'est un club sportif, - rétorqua Polonsky. -
Et vous, que diriez-vous ? - le chef se tourna vers Gin Brandy, considéré
dans la section comme connaisseur de l'âme russe. Brandy
se frotta le haut des tempes. - Je pense que
Belsk, c'est une abréviation courante, les Russes les utilisent souvent.
Par exemple, ça peut signifier "samogon (1) à la belladone
de Krasnoïarsk". - Mouais, - le chef
serra les lèvres, - vous êtes des personnes extrêmement bien
informées. Belsk, c'est une ville industrielle chez eux, là-bas,
derrière le rideau de fer. Et dans ce Belsk, il y a une usine nommée
N° 7, dont la production nous intéresse beaucoup. Un groupe d'ingénieurs
de haut niveau y travaille actuellement sur une invention très importante.
D'après nos informations, c'est bientôt fini. Il faut envoyer à
Belsk un de nos hommes, qui devra soit dérober les dessins, soit enlever
le chef des travaux. En plus, il faut mettre l'usine hors service pour un long
moment. Compte tenu de l'importance de la tâche, peut-être l'un de
vous, messieurs, pourrait-il s'en charger ? Qu'en dites-vous, Flint ? -
Chef, vous le savez, - Flint fit un geste vague, - on m'a enlevé l'appendicite
il n'y a pas longtemps. Je ne pourrais tout simplement pas trimbaler cet ingénieur
en chef. Mes sutures vont lâcher... - Et
vous, Polonsky ? - J'ai l'athérosclérose,
- rétorqua-t-il avec ardeur, - je ne me souviendrai pas d'une seule adresse
des planques. - Et moi, ma tante est morte, -
Wagner hocha la tête, l'air affligé. - Si vous voulez, je peux
présenter le certificat. - Alors ce n'est
pas la peine de venir travailler ! - se fâcha le chef. - Prenez un congé
! Et vous, Brandy, vous ne voulez pas vous distinguer ? Si le résultat
est bon, vos aurez une augmentation et un chèque de cent mille. -
Ce serait avec plaisir, - dit Brandy. - Mais vous connaissez mes faiblesses. Je
peux boire un peu trop et faire échouer toute l'opération. Non,
il faut un homme solide sous tous les rapports. Comme, par exemple, James Bond... -
James Bond ? - répéta pensivement le chef . - L'agent 008 ? Bon,
d'accord... C'est un homme qui ne connaît pas le mot "impossible". -
Mais il est en vacances, - fit remarquer Flint. - Après cette brillante
affaire en Amérique du Sud, quand il a organisé onze coups d'Etat
dans sept pays, on lui a accordé trois mois de vacances. -
Ce n'est rien, on le rappelle, - le chef plissa les yeux. - Il a sûrement
déjà dépensé sa prime de congé et n'aura rien
contre un supplément financier. Et cette opération lui rapportera
tellement que ça lui suffira jusqu'à la fin de sa vie... -
008, c'est un excellent candidat, - soutint avec enthousiasme Polonsky. - Un homme
sans nerfs, fort comme un débardeur, plein de ressources comme un présentateur.
Et il a une très bonne mémoire. -
Et une santé parfaite, - ajouta Flint. - On ne trouvera pas un meilleur
exécutant. Un caractère de fer, une volonté d'acier, des
dents en or. On peut y cacher des microfilms. -
Parle huit langues et muet comme une carpe, - Wagner joignit sa voix au choeur.
- Je ne me rappelle pas d'une seule affaire dont il ne soit pas venu à
bout. Vous vous souvenez de son avant-dernière opération ? Il a
traversé la frontière en portant sur lui un bureau ministre bourré
de documents secrets ! Tout le monde n'en est pas capable. -
C'est entendu ! - le chef tapa du poing sur la table. - Que demain 008 vienne
chez moi pour recevoir ses instructions. Flint, vous êtes responsable de
son équipement. Matériel, armes, appareils - tout doit être
au top de la technologie. Si vous essayez de lui fourguer des vieilleries
de l'entrepôt - je vous arrache la tête ! Le
chef jeta un oeil sur sa montre. - Oh, le temps
passe ! Veuillez vous disperser. A demain, messieurs... Chapitre
1. L'agent 008 La
ventilation du wagon était en panne. La fenêtre ne s'ouvrait pas.
Celui qui en souffrait le plus était un grand citoyen élégant
du compartiment 7 qui se rendait à Belsk. Un mouchoir blanc comme la neige
dépassait de la poche de sa veste, mais le citoyen ne voulait absolument
pas s'en servir. D'abord il s'essuya le visage couvert de sueur d'une main où
on pouvait voir le tatouage "Vassia". Mais sa sueur était si
corrosive que la lettre "V" s'effaça rapidement. Le citoyen regarda
les lettres restantes avec étonnement et jura en douce dans une langue
étrangère : "Quand même, ce salaud de Flint m'a filé
une encre défraîchie !" Le passager enfila des gants pour préserver
le reste du tatouage et se mit à essuyer son visage avec la manche de sa
veste. Le soir, la veste avait pris un tel aspect
qu'une vieille, montée dans le wagon à une quelconque petite station,
s'enquit : - Tu vas aux champignons, fiston ?
ou chercher du travail ? - Chercher du travail,
grand-mère, - dit J.Bond dans un russe impeccable, tout en montrant ses
dents en or en un sourire amène. Non seulement il parlait sans accent,
mais pouvait prendre selon les circonstances l'accent de Vologda ou de Moscou. Derrière
la fenêtre, la nuit tomba. Bond prit les draps chez la responsable du wagon,
demanda à être réveillé quand le train arriverait à
Belsk et s'endormit instantanément, sans rêves. Il
se réveilla, parce que quelqu'un lui secouait l'épaule. D'abord
il pensa qu'on était venu pour l'arrêter. Mais ses nerfs d'acier
ne frémirent pas. Il sortit avec précaution son talon bien entraîné
et, d'un mouvement rapide comme l'éclair et complètement automatisé,
fit tomber le verre de thé de la main de la responsable du wagon. Le liquide
bouillant lui brûla la jambe et le ramena à la réalité. -
Je vous demande pardon, - sourit-il, charmeur. - Maudites crampes, j'en ai marre. -
Epileptique, alors ? - demanda la responsable, compatissante. -
Je sors tout juste de l'hôpital, - confirma Bond. - On m'a soigné
pendant trois mois, et sans résultat. -
Ca arrive, - le consola la responsable. - Bon, préparez-vous, c'est bientôt
votre station... L'agent 008 descendit sur le
quai, entra dans la gare, s'assit sur un banc et attendit le matin. Pour ne pas
perdre de temps, James Bond se mit à étudier le tableau d'affichage
du prix des billets accroché au-dessus de lui. Sur ce tableau il y avait
une multitude de nombres à deux chiffres, et une annonce écrite
au-dessous à l'encre faisait comme le bilan de tous ces chiffres : "Rien
ne vous coûte aussi peu que la politesse"... Par
précaution, Bond apprit le tableau et l'annonce par coeur, et, sentant
la faim, acheta dans le buffet un petit pain calorique. Ses dents en or grincèrent,
rencontrant en la personne du petit pain un digne adversaire. L'or étranger
se cabossa un peu, mais surmonta l'épreuve. La vendeuse regarda James avec
respect et lui proposa un gâteau sec. Bond se tendit intérieurement
et, ne voulant plus soumettre le métal précieux à ce risque,
brisa le gâteau de ses puissantes gencives. Humiliée,
la vendeuse disparut dans la réserve, et l'agent 008, sentant un regain
d'assurance, mit ses affaires à la consigne et sortit sur la place de la
gare, une petite valise à la main. En regardant autour de lui, il aperçut
le kiosque "Jus-eaux" du côté opposé de la place,
et sourit discrètement dans sa manche. Tout se déroulait selon le
plan minutieusement élaboré par le chef et ses aides. Ici, près
du kiosque, à neuf heures vingt-trois minutes tapantes, un agent de liaison
attendra James Bond. L'agent 008 devra s'approcher du kiosque, boire trois verres
d'eau, tousser deux fois et s'essuyer le visage avec son mouchoir blanc comme
la neige. Ce sera le signal convenu pour l'agent de liaison, qui s'approchera
de Bond et demandera : - Savez-vous où
je pourrais acheter du jus de mangue ? La réponse
au mot de passe était la suivante : -
Non, je ne le sais pas, mais je peux vous céder ma place dans la queue
pour la cuisine polonaise. L'agent 008 répéta
encore une fois ces mots dans son esprit et regarda sa montre. Il restait encore
cinq minutes avant la rencontre. Il ôta une poussière de sa veste
froissée et se dirigea sans se presser vers le kiosque. Son coeur
battait calmement, son pouls bien frappé faisait précisément
soixante battements par minute, les autres organes fonctionnaient aussi comme
si de rien n'était. C'était un dur à cuire, un espion expérimenté
et un saboteur rusé. Il n'avait jamais douté et il était
toujours sûr du succès. Il ne connaissait pas l'échec. James
Bond s'approcha du kiosque d'une démarche qui paraissait agréable,
mais était en réalité cynique et présomptueuse, lissa
de la langue ses gencives légèrement agacées par le gâteau,
et leva les yeux. Un papier était accroché de travers au guichet
fermé : "Partie dans l'entrepôt". Déconcerté,
Bond tourna sa pièce de vingt kopecks dans sa main, se frotta le dos contre
le coin du kiosque de façon inattendue pour lui-même et se rendit
à la planque de secours. Chapitre
2. La planque n'est pas trouvée. Un
grand homme élégant en veste aux manches retroussées descendit
du tramway dans la tranquille rue Koopérativnaïa et s'arrêta,
perplexe. Celui qui a vu Mars pourrait facilement imaginer le paysage qui s'ouvrait
aux yeux de cet homme. Tout autour se cabraient des montagnes de terre et de gravats,
séparées les unes des autres par de profonds fossés ; ça
et là, comme des météorites refroidis, gisaient des pavés
retournés, et des tuyaux éparpillés évoquaient les
troncs d'énormes arbres préhistoriques. L'homme
aux manches retroussées sauta par-dessus deux fossés à la
fois avec l'aisance d'un vrai sportif et tomba dans le troisième. Même
alors, la chance n'a pas trahi James Bond. Dans le fossé dont il se retrouva
maître, étaient accroupis deux gamins qui fumaient, cachés
de la rue. - Ca va, les gars ?- Bond leur fit
un clin d'oeil entendu et leur tendit un paquet de "Belomor". - Servez-vous...
A propos, vous savez où se trouve la maison 34 ? -
Ho, - dit le gamin plus âgé en prenant une cigarette, - on l'a détruite
il y a deux mois. - Comment "détruite"
? Quand ? - Juste après qu'ils ont fait
les raccordements de gaz. En avril, ou bien en mai. -
Et les habitants, où ont-ils déménagé ? Je suis leur
neveu, je suis venu en visite... - Attendez,
m'sieu, je vais aller à la maison pour demander. En déménageant,
ils ont laissé leur adresse à tous les voisins. Au cas où,
ont-ils dit, si quelqu'un demande. Au bout de
cinq minutes, le gamin tendit un bout de papier au saboteur. -
Voilà... rue du Dépassement du Plan Quinquennal, immeuble 14, bâtiment
8, appartement 272. Il faut prendre le bus numéro 7, et après aller
à pied... Bond le remercia, laissa le
paquet de cigarettes aux gamins, et sortit du fossé en déchirant
son pantalon sur le fil de fer rouillé. Une
demi-heure plus tard, il sortait déjà du bus dans la rue du Dépassement
du Plan Quinquennal. Autour de lui se dressaient des immeubles de quatre étages,
et chacun ressemblait à son voisin, comme une dent en or à une autre
dans la bouche de Bond. L'espion fut pris de légers vertiges. Sur
le mur de l'immeuble le plus proche était écrit en gros le chiffre
10.
- Bon, - se dit l'espion dans
une langue étrangère, - ça doit être
à côté. Maintenant ce sera le 12, et
après le 14.
Il
s'approcha de l'immeuble suivant. Ici, il y avait le numéro 22. James
Bond renifla et continua sa route. L'immeuble suivant portait le numéro
7. Pour la première fois au cours des vingt dernières années,
l'agent 008 commença à devenir nerveux. Une femme avec un gros cabas,
à qui il posa la question, fit un geste vague. -
L'immeuble 14, c'est quelque part là-bas, au fond du quartier... Le
saboteur quitta la rue et s'enfonça dans le labyrinthe des immeubles jumeaux.
Devant ses yeux, telles des bornes kilométriques, défilaient les
numéros : 19... 43... 4A... 28... A l'école
des espions on lui avait appris à déchiffrer n'importe quel texte,
à trouver la clé de n'importe quelle combinaison de chiffres. Mais
James Bond n'avait jamais rencontré une énigme aussi difficile.
Ayant passé en revue tous les systèmes d'encodage connus et ne trouvant
pas la réponse, l'agent 008 gagna un coin retiré, regarda discrètement
autour de lui et sortit de sa valise un vieux concombre jauni. L'espion
mordit dedans et sortit le plan de la ville caché à l'intérieur
(2). Cette cachette avait été inventée par le chef en personne.
En cas de danger, le concombre devait être mangé avec le plan. Bond
étudia le plan pendant dix minutes, puis le remit en place d'une chiquenaude.
Sur ce plan, il n'y avait pas du tout de rue du Dépassement du Plan Quinquennal.
A cet emplacement figurait un terrain vague. Après avoir erré dans
les rues du quartier pendant encore deux heures, James Bond, d'habitude calme
et maître de lui-même, devint enragé. A cause de son énervement
, il se mit à mélanger les mots russes et s'adressa en bégayant
à un vieux avec un seau à ordures à la main : -
Mémé, où est l'immeuble 14 ? Le
vieux dévisagea son étrange interlocuteur avec étonnement.
Devant lui se trouvait un homme apparemment cultivé en pantalon déchiré
et avec un mouchoir blanc comme la neige dans sa poche. -
La grand-mère du diable est ta mémé, - dit le vieux, vexé.
- Tu portes un chapeau, mais on dirait un voyou. L'espion
se maîtrisa dans un ultime effort. - Je
vous prie de m'excuser ! Ma vue est mauvaise, et j'ai oublié mes lunettes
à la maison... Je suis venu en visite, voyez-vous, et je n'arrive pas à
trouver l'immeuble... Aidez-moi, je vois que vous êtes d'ici... -
Bof, ça ne sert à rien, - le vieux fit un geste désespéré.
- J'y ai aménagé il y a deux jours. Je ne connais que la route vers
la poubelle et vers l'arrêt de tramway. Attends, attends, quel immeuble,
tu dis ? Le 14 ? Je crois que je l'ai vu quelque part... Voilà, va tout
droit, passe le chantier, tourne à droite et en diagonale... -
En diagonale, - répéta l'agent 008. -
Eh, - le vieux hocha la tête, - tu ne trouveras pas tout seul ! Ici, c'est
tellement embrouillé, une telle salade!.. Bon, - dit-il avec un geste de
la main. - Viens, je t'accompagne... Ils passèrent
le chantier, tournèrent à droite, ensuite à gauche et sortirent
vers l'immeuble N° 41. - Oh zut ! - dit le
vieux, découragé. - Allons donc un peu plus loin... Ils
allèrent plus loin et tombèrent sur l'immeuble N° 2. -
Excuse-moi, camarade, - dit le vieux. - J'ai laissé la soupe sur le feu.
Il faut que je rentre. Ils rebroussèrent
chemin, mais bientôt s'arrêtèrent. Une clôture de planches
barrait la route. - D'où elle sort, cette
clôture ? - demanda le vieux, perplexe. - Quand on est venu ici, il n'y
en avait pas. - J'en sais rien, pépé,
- l'espion montra les dents - Moi, je ne suis pas d'ici. Ils
se faufilèrent par le trou, passèrent devant deux autres immeubles
et tombèrent sur un transformateur. -
Fini, on est perdus, - soupira le vieux qui retourna son seau à ordures
et s'assit dessus. - Et tout ça, c'est à cause de toi. A traîner
par ici, à poser des questions... Comment je vais pouvoir trouver mon immeuble
?! Il appuya sa joue sur sa main et, en changeant
brusquement de ton, demanda avec obséquiosité : -
Ne me laisse pas tomber... On cherchera le chemin ensemble. Maintenant, tu es
responsable de moi... La nuit tombait. Ils tournèrent
en rond pendant encore quarante minutes, en demandant leur chemin aux passants,
mais sans résultat. Chacun d'eux ne connaissait que son propre immeuble
et craignait de s'en éloigner à plus de trente pas. Enfin, les compagnons
d'infortune, fatigués et affamés, retombèrent sur le transformateur
et s'appuyèrent dessus, à bout de forces. -
Assieds-toi, - proposa généreusement le vieux, avant de se
pousser en laissant à Bond un bout de son seau à ordures. Pas la
peine de faire les comptes, on a tout en commun maintenant... Le
vieux sortit de sa poche un bout de lard, le frotta contre sa jambe, en mordit
la moitié et tendit le reste à l'espion. D'habitude difficile, Bond
nettoya les miettes accrochées au lard avec son ongle et se jeta avidement
sur sa portion. Après l'avoir finie, il se leva du seau, se cacha derrière
un angle pour ne pas partager ses propres provisions avec le vieux, sortit de
sa poche le concombre d'espionnage et le bouffa avec le plan de la ville. En
revenant vers son médiocre guide, il vit celui-ci perché sur le
seau retourné; tel un limier, il remuait le nez d'un côté
à l'autre. - Ca sent la soupe brûlée,
- dit le vieux, - c'est la mienne... Viens avec moi. Il
avança, le nez levé en humant l'air, et Bond suivit son sillage
avec le seau cabossé. Ils débouchèrent vers la clôture
trouée familière, s'y faufilèrent, et contournèrent
le chantier... - Crie "hourra" ! -
s'exclama le vieux, tout content, qui tapa Bond sur l'épaule à tour
de bras. - Voilà mon immeuble ! Maintenant, je ne te laisse pas partir.
Tu vas rester chez moi pour la nuit. De toute façon, tu ne t'en sortiras
pas aujourd'hui... L'agent 008, éreinté,
ne résista pas. - Maintenant, nous sommes
comme de la même famille, - disait le vieux excité en s'affairant
dans la cuisine. - Comment tu t'appelles ? -
Vassili Petrovitch Chtchoukine, - se présenta l'agent d'un ton affecté.
- Né en 1929 dans une famille ouvrière. Instruction secondaire.
Célibataire... - On te mariera, - le coupa
le maître de maison, - ne t'inquiète pas pour ça. J'ai tout
un tas de nièces... Le vieux posa devant
l'invité la poêle avec une omelette fumante et, en regardant amicalement
dans sa bouche, poursuivit: - Moi, je m'appelle
tonton Micha. Mange, mange, ne te gêne pas. Comme on dit, la nourriture
n'est pas un fardeau, si on la met à sa place. Le
repas fini, un Chtchoukine frais émoulu devint plus gai. "Et
si je le recrutais, ce vieux ? - pensa l'espion ingrat. - L'appartement est pas
mal - bien ensoleillé, avec balcon. Je m'y installe, et ensuite on pourra
l'échanger contre un deux-pièces." Cette
pensée plut à Bond-Chtchoukine et quand ils se couchèrent,
il décida de faire parler le vieux. -
Tonton Micha, où est-ce que tu travailles ? - commença-t-il habilement,
de façon détournée, comme on le lui avait appris dans l'école
des espions. - Moi ? - répondit de son
lit de camp le maître de maison. - Mon travail est tel que tout le monde
ne pourrait pas le faire. Parce que la responsabilité est très grande.
Un faux pas - et plus d'homme... Le saboteur
eut le souffle coupé, et il se couvrit la tête avec la couverture
afin de cacher sa joie. Un peu plus tard, un Chtchoukine calmé ressortit
la tête. - Raconte, tonton Micha, je t'écoute.
Quel est ton travail, alors ? - Je suis chef
cuisinier dans la cantine numéro 3, - dit fièrement le maître
de maison. - Tu sais ce que c'est comme travail ? On n'y met pas n'importe qui
! Chez nous, comment ça se passe ? Si le client n'est pas content, il ne
reviendra plus. Tu le perds, le client ! Alors il ira, par exemple, dans la cantine
"Arctique". Et là-bas, c'est l'ambiance : tout est comme au pôle
Nord. Il fait un froid de canard, les serveuses portent des bottes fourrées.
Et on ne sert que des conserves. Alors, est-ce que je peux donner au consommateur
la possibilité de passer chez le concurrent ? Jamais de la vie ! Je sais,
plusieurs sous-estiment notre profession. Mais on ne peut pas s'en passer ! La
nourriture, mon frère, c'est une grande chose ! Chtchoukine
acquiesça et voulut diriger la conversation sur des sujets dignes d'espionnage,
mais tonton Micha ne le laissa pas placer un mot. -
Non, ne discute pas. Tout est basé sur la nourriture. Prends, par exemple,
les contes pour enfants. Sur quoi sont-ils basés ? Quelqu'un veut toujours
manger quelqu'un. Le loup veut manger le Petit Chaperon Rouge, le renard veut
manger le coq, le grand-père et la grand-mère veulent manger la
bouillie au lait. Et pour manger le navet ou La Brioche (3), on se bat carrément,
toute une queue se forme... - Moi, ma profession
est pas mal aussi, - l'espion profita de la pause et commença à
agir à visage découvert. - La paye est bonne, et... -
L'argent ne fait pas le bonheur, - le coupa le vieux. - L'essentiel, ce que les
gens aient du respect pour ton métier. Par exemple, tu t'apprêtes
à aller au théâtre. Alors si tu viens en bottes de feutre,
on te laisse entrer quand même. Mais pas au restaurant ! Le restaurant,
il exige du respect... Chtchoukine essaya de
prendre la parole encore plusieurs fois, mais, en désespoir de cause, se
tourna vers le mur et se mit à ronfler. -
Tu dors, toi ? - demanda tonton Micha, vexé. - Attends, je ne t'ai pas
encore raconté, comment préparer les côtes de porc... A
deux heures et demie du matin, le saboteur implora : -
Bon, tonton Micha, si on dormait ? On discutera le matin. -
T'es un vraie marmotte, - se fâcha le maître de maison. - Tu auras
encore le temps de dormir. Demain, c'est dimanche. Ecoute plutôt comment
combattre les charançons... Chtchoukine
cacha sa tête sous l'oreiller, mais l'isolation acoustique se révéla
faiblarde. "Si je le tuais ?! - pensa l'espion,
au bord des larmes. - Je m'approche en douce, je le griffe avec mon ongle empoisonné
- et c'est fini !.. Non, ce n'est pas possible, - souffla à l'agent 008
sa mémoire affûtée. - Le vieux a dit qu'il avait beaucoup
de nièces. Donc, on s'apercevrait vite de son absence. On commencerait
à le chercher, puis ils se retrouveraient sur ma piste. Et ici, quelque
part, ma planque n'est pas loin..." A
quatre heures du matin, James Bond n'en tint plus. En frottant ses yeux rougis
par l'insomnie forcée, il se leva, s'habilla et se dirigea vers la porte.
- Où vas-tu ? - lui demanda le maître
de maison en interrompant son récit sur les catégories du boeuf.
- Un besoin urgent, - grommela l'espion, qui se
glissa hors de l'appartement et se mit à courir. Chapitre
3. James Bond est fait prisonnier. Le
lendemain, à 9.23 tapantes Vassili Petrovitch Chtchoukine approcha du kiosque
"Jus-eaux" sur la place de la gare. Le papier d'hier n'y était
plus. Il était remplacé par un autre : "Le kiosque est fermé.
Le mari du vendeur est malade". Chtchoukine
se moucha bruyamment dans le mouchoir blanc comme la neige, le fourra négligemment
dans la poche arrière de son pantalon et se rendit de nouveau dans la rue
du Dépassement du Plan Quinquennal. Cette fois-ci,
il eut plus de chance. Au bout de seulement une heure et demie , il vit devant
lui le chiffre 14 d'une taille de cinquante centimètres, soigneusement
écrit à la peinture blanche sur le mur du prochain immeuble de quatre
étages. Chtchoukine répéta
silencieusement le mot de passe, trouva l'appartement 272 et sonna : une courte
sonnerie et deux longues. Un homme ensommeillé, emmitouflé dans
un sarafane (4) féminin, apparut sur le seuil. -
Je viens de la part d'Ernst Edouardovitch. Vous voulez que je vous calfeutre la
porte ? - demanda Chtchoukine d'un ton appuyé. -
Mon cher ! - le visage de l'homme s'épanouit. - Bien sûr que je le
veux ! C'est fou, quelle chance ! Ca fait deux mois que je cherche un artisan,
et il vient chez moi tout seul ! L'homme en sarafane
attrapa le saboteur par la manche et l'entraîna dans l'appartement. Chtchoukine
se renfrogna. Il s'attendait à entendre du maître de maison des mots
différents. "Il a oublié le
mot de passe, ou quoi ?" - pensa l'espion avec inquiétude et il répéta
au cas où : - Je viens de la part d'Ernst
Edouardovitch... - On s'en fout, - l'homme
chassa cette idée tout en se changeant. - On trouvera un accord sans lui... -
Comment, ce n'est pas l'immeuble 14, bâtiment 8 ? - demanda Chtchoukine,
dont rien ne trahissait le désarroi, sauf le tremblement de la joue. -
Non, - sourit l'homme, jovial. - C'est l'immeuble 8, bâtiment 14. -
Je vous prie de m'excuser, - dit sèchement Vassili Petrovitch avant
de se tourner pour partir. Mais l'homme
se retrouva près de la porte en deux sauts et lui barra le passage. -
Je ne vous laisserai pas partir ! J'ai attendu si longtemps ! Dites-moi que vous
êtes d'accord ! Je vous paierai bien. -
Adressez-vous à un atelier du service public, - répondit Chtchoukine,
agacé. - Je me suis déjà
adressé à eux ! Il ont promis d'envoyer un artisan dans trois mois
seulement. Mais je ne peux pas attendre aussi longtemps. Avec ma femme, on part
en vacances. - Je ne peux pas vous aider, - l'espion
hocha la tête. - Laissez-moi, je suis pressé. Mais
l'homme s'accrocha encore plus fort au chambranle. -
Non ! Non ! Pas question ! Si vous partez, je... je viendrai en personne dans
cet immeuble 14 et je parlerai aux gens chez qui vous allez. Ils doivent comprendre
que pour moi c'est très important. Ils pourraient attendre un peu. Le
saboteur marcha vers le maître de maison, menaçant. -
Quoi ? - Ce que vous avez entendu ! Je... je
porterai plainte là où il faut, enfin ! Pourquoi vous pouvez
rendre service aux uns mais pas aux autres ? Vassili
Petrovitch baissa les bras, impuissant. Que "là où il faut"
on apprenne l'existence de la planque - il ne manquait plus que ça ! -
Mais... je n'ai pas de fournitures, - dit l'espion, conciliant. -
Ne vous inquiétez pas pour ça, - se réjouit le maître
de maison. - J'ai mes propres fournitures. -
Et je n'ai pas apporté les outils, - dit Chtchoukine d'une voix découragée. -
On les trouvera, - le consola le propriétaire de la porte non calfeutrée.
- J'ai déjà tout préparé depuis longtemps. L'agent
008 hoqueta pitoyablement, enleva sa veste et se mit au travail. Dans l'école
d'espionnage, on n'apprenait pas à calfeutrer les portes, alors le travail
avançait lentement. Il ne finit que le soir. -
Je vous suis très reconnaissant, - s'agita autour de lui le maître
de maison, tout heureux. - C'est pour vous, pour votre peine. Et maintenant, permettez
que je vous présente mon voisin... Sergueï Moïsseïevitch,
venez par ici, ne vous gênez pas. Voilà l'artisan dont je vous ai
parlé : vous vous imaginez, il cherchait l'immeuble 14 bâtiment 8,
et il se retrouvé chez nous. J'ai eu du mal à le convaincre. -
Bonjour, - s'inclina le voisin. - J'ai besoin qu'on me racle le parquet... -
Mais vous êtes fou, ou quoi ? - s'indigna Chtchoukine. - Je ne m'occupe
pas de ça ! - Je vous en prie, - Sergueï
Moïsseïevitch posa sa main sur la poitrine. -
Pas la peine de prier, je ne le ferai pas ! -
Peut-être croyez-vous que dans l'immeuble 14 on vous paiera plus ? - demanda
le voisin avec ferveur. - Vous vous trompez. -
Je ne crois rien ! - l'espion vit rouge et devint fou furieux. - Foutez-moi la
paix ! N'emmerdez pas un simple ouvrier ! - Soit
dit en passant, moi aussi, je peux signaler là où il faut à
propos de vos travaux au noir, - menaça Sergueï Moïsseïevitch,
déjà informé par son voisin. "Ils
vont me brûler la planque, les sangsues !" - pensa James Bond, désespéré;
il dit avec lassitude : - Vous avez des outils
?.. ...On ne laissa pas Chtchoukine partir de
l'immeuble avant une semaine. Craignant d'être découvert, il raclait
le parquet des habitants, posait des serrures, perçait des trous dans les
murs sans se plaindre. Mais tous les jours, entre neuf et dix heures du matin,
l'espion faisait une pause et se rendait vers le kiosque sur la place de la gare.
Et tous les jours il y voyait un nouveau papier. Un court et officiel "Inventaire",
un papier réprobateur "Journée d'entretien sanitaire"
faisant penser aux mains sales et aux microbes nichés dessus, un
familier "Je reviens bientôt", et un présomptueux et hautain
"Fermé". Vassili Petrovitch
hochait la tête, vexé, soulageait son coeur auprès de la marchande
de glaces installée pas loin et rentrait chez lui en traînant. L'agent
008 s'avéra un artisan talentueux, et jouissait d'autant de respect chez
les habitants du bâtiment 14 que chez ses chefs là-bas, au-delà
des frontières. Les habitants lui confiaient n'importe quelle tâche
et savaient qu'il ne leur jouerait pas un sale tour. Mais
une fois, quand une jeune femme qui partait en visite chargea Chtchoukine de s'occuper
de son enfant en bas âge et menaça de signaler là où
il faut en cas de refus, les nerfs d'acier de James Bond craquèrent. -
Qu'elle brûle en enfer, cette planque ! - se dit-il en bon russe littéraire,
puis il attrapa son inséparable valise et se mit à courir
comme un dératé pour ne jamais revenir à la rue du Dépassement
du Plan Quinquennal. ...Arrivé de l'autre
côté de la ville, le saboteur s'arrêta pour reprendre son souffle
et s'assit sur le banc. Pour se calmer et retrouver ses esprits, il se mit à
compter l'argent honnêtement gagné - et en resta baba. La somme gagnée
pendant une semaine dans le bâtiment 14 était presque trois fois
plus élevée que son salaire mensuel de saboteur de haut niveau. "Et
si je quittais le business ?" - pensa Chtchoukine, mais il chassa rapidement
cette pensée, cacha l'argent pour le transférer à son retour
dans une banque suisse, et reprit ses fonctions espionnesques... Chapitre
4. Chtchoukine corrige le mot de passe. Vassili
Petrovitch vit de loin que le kiosque "Jus-eaux" était ouvert.
Chtchoukine s'approcha et jeta un regard circulaire. Il n'y avait pas d'acheteurs,
mais un homme maigre et mal rasé, portant un chapeau gris, se tenait à
dix pas du kiosque. Comme convenu, sa main était cachée sous sa
veste. Vassili Petrovitch ajusta son mouchoir,
s'approcha du guichet l'air indifférent et dit gentiment: -
Tante, j'ai une telle soif que j'en meurs ! Verse-moi trois verres d'eau gazeuse... -
Y a pas d'eau gazeuse, - bâilla la vendeuse. -
Alors de la limonade... - Encore moins ! - la
vendeuse chassa cette idée. - Et de l'eau
minérale ? "Borjom", Narsan" ? -
Quoi, - s'étonna la vendeuse. - C'est pas une pharmacie ici ! -
Bon, - admit Chtchoukine. - Verse-moi de la bière. La
vendeuse commença à sortir de ses gonds : -
Tu viens de l'Amérique, ou quoi ? James
Bond pâlit tellement que ses dent en or parurent faites d'argent. "Merde,
on a suivi ma trace ! - se dit-il fugitivement - Cette vendeuse, est-elle de KGB
? Il faut fuir !" Et la vendeuse n'arrivait
pas à se calmer. - De la bière
! Voyez-vous ça ! La dernière fois qu'on m'a livré de la
bière, c'était il y a deux ans ! et seulement dix caisses... -
Bon, frangine, ne te vexe pas, - dit l'agent, soulagé. - On s'en fout de
la bière! Qu'est-ce que tu as ?.. - Il
fallait le dire tout de suite, - dit la vendeuse qui posa devant l'espion une
bouteille de vodka. - Je te pèse aussi du hareng (5) ? -
Hm, - Vassili Petrovitch fut un peu interdit, - et il n'y a rien de plus faible
? - Seulement du vinaigre concentré, -
grommela la vendeuse en pesant du l'hareng rouillé avec la queue d'un autre
poisson collée dessus. - Donne-moi un
verre, - Vassili Petrovitch fit le signe à la vendeuse. -
On ne vend pas au détail... Chtchoukine
soupira, sortit de sa valise un verre d'espionnage portatif à double fond
et loucha sur l'homme en chapeau gris. Leur yeux se rencontrèrent. L'homme
fit un signe des yeux à Vassili Petrovitch, pour que celui-ci vienne au
coin du bâtiment. "Il est trop pressé,
- se renfrogna Chtchoukine. - C'est peut-être un provocateur ?" Il
mit la bouteille dans sa poche et serra dans sa main un stylo à bille chargé
de curare. Il suffisait d'écrire sur quelqu'un deux ou trois mots seulement
avec ce stylo pour qu'il commence à se gratter convulsivement dans d'horribles
souffrances. Vassili Petrovitch dévissa le capuchon du stylo et s'approcha
lentement de l'homme. "S'il dit le mot de
passe avant que j'aie bu les trois verres, je lui remplirai tout le visage",
- décida cyniquement le saboteur. L'homme
venait de plus en plus près... Il ne restait entre eux que cinq mètres...
quatre... trois... Il se fixaient sans détourner le regard. L'homme le
serra de près, sortit la main de sous sa veste et demanda d'une voix rauque: -
Tu veux être le troisième ?... (6) James
Bond serra si fort le stylo qu'il faillit écrire sur son propre doigt et
se détourna avec dédain. Il revint vers le kiosque et, sans se presser,
en observant les règles de savoir-vivre, but délicatement
trois verres de vodka. Un déclic se produisit dans sa tête, tout
sursauta et se mit à tourner. Il semblait à Chtchoukine qu'une soirée
dansante commençait dans sa tête. Il plissa un oeil et regarda attentivement
avec l'autre dans la bouteille. Il crut y voir une mouche. -
Beurk, l'alcoolique ! - dit Chtchoukine avec un reproche dans une des huit langues
étrangères que tout à coup il ne maîtrisait plus. L'espion
ouvrit l'autre oeil. La mouche disparut. Vassili Petrovitch haussa les épaules
et, pour chasser ses doutes, but le reste directement au goulot... -
Pas de mouche. J'ai dû me tromper, - dit Chtchoukine avec satisfaction en
Espéranto, et il jeta la bouteille vide sur le trottoir. Soudain,
une voix perçante retentit près de son oreille : -
Savez-vous où je pourrais acheter du jus ?.. -
Frangin ! - le coupa Vassili Petrovitch avec enthousiasme. - Mon cher ! Je n'en
sais rien ! Mais je peux... - Chtchoukine hésita. Il avait oublié
comment on disait "cuisine polonaise" en russe. - Je peux... je peux...
te racler le parquet... L'agent 008 fit une pause
et ajouta en thaï en s'affaissant par terre : -
Laisse-moi t'embrasser... Je me sentais si seul... Moi attendu toi... Chapitre
5. Combat singulier. Chtchoukine
se réveilla dans l'entrée d'un immeuble inconnu. Ca sentait la pisse
de chat et le vinaigre. "Ai-je vraiment
bu du vinaigre concentré ? - pensa-t-il anxieusement, en se tâtant
avec les mains. - L'estomac est en place, semble-il, le reste aussi. Il manque
juste la chaussure droite. Qu'est-ce que j'y cachais sous la semelle ? Les clés
de codage ? Non, les clés de codage étaient dans la valise... A
propos, il n'y a plus de valise... Mais qu'est-ce qu'il y avait dans la chaussure
? Aha, je me rappelle : trois mines avec les minuteurs... Dommage pour les mines...
Il aurait mieux valu que la chaussure gauche disparaisse. Là, il y a juste
une mitrailleuse pliable, et les oeufs de vers intestinaux que le chef a ordonné
de refiler à l'ingénieur en chef s'il refuse de travailler pour
nous." Vassili Petrovitch se leva en gémissant,
sortit dans la rue et se regarda dans une mare d'essence. Ensuite il déplaça
son regard sur son pied nu et bleui. L'ongle empoisonné était cassé,
et on voyait au-dessus de la cheville les empreintes de doigts sales. -
Attends un peu ! - marmonna Chtchoukine ; il noua avec précaution un mouchoir
autour de cet endroit pour ne pas effacer les empreintes et clopina jusqu'au bureau
de renseignements. Il n'était plus question
de planques. Il fallait tout recommencer. Vers le soir, il loua par petite annonce
un appartement convenable, avec deux sorties et un téléphone . La
propriétaire, en voyant Chtchoukine en loques, ne demanda pas cher. D'ailleurs,
il n'était plus Chtchoukine. Vu que sa carte d'identité avait disparu
avec la valise, James Bond décida de se servir d'une légende de
rechange. Maintenant il s'appelait Petr Vassiliévitch Karassev, un folkloriste,
spécialiste de folklore urbain. L'espion
ramena ses affaires de la consigne, transféra les empreintes digitales
de sa jambe droite sur un composé spécial, les emballa dans un bocal
d'un demi-litre et se coucha. Le lendemain, une
affaire importante l'attendait. L'agent 008 décida d'utiliser sa dernière
carte. Selon les instructions des boss, il avait le droit, en cas de nécessité
absolue, une fois par mois, le dix-sept, de dix à onze heures du matin,
d'appeler le numéro 3-03-16 et d'avoir une liaison directe avec le résident.
Le dix-sept c'était demain. D'après une habitude bien ancrée,
Karassev se réveilla à dix heures moins deux, tira vers lui le téléphone
et fit le numéro en question. Ca sonnait occupé. -
Bizarre, - dit-il. - A cette heure-ci, ça ne devrait pas être occupé. Il
essaya encore une fois. Maintenant personne ne décrochait. Petr Vassiliévitch
attendit cinq minutes, coupa et se mit à tourner le cadran à nouveau. Karassev
réussit à la septième fois. -
Allô, - il entendit une tranquille voix de basse dans l'écouteur.
- Qui demandez-vous ? - Innokenti Pérépétouïévitch,
s'il vous plaît, - martela le saboteur. -
Arrête tes plaisanteries, Kolka, ou je te casse la gueule, - dit le propriétaire
de la basse, vexé, et il raccrocha. Petr
Vassiliévitch cracha sur le téléphone avec rage, resta un
moment assis, réfléchit, essuya le crachat avec la manche et se
remit à téléphoner. Il obtint trois fois une maternelle,
quatre fois quelque chose d'inconnu, mais pas ce qui lui fallait, et une fois,
comme pour se moquer, on le mit en communication avec un prothésiste, ce
qui porta un coup sensible à son amour-propre. Il claqua ses dents en or
et voulut boire de la valériane, mais il était si bouleversé
qu'il se trompa et versa dans son verre les gouttes de cyanure - on lui en a donné
une fiole au-delà des frontières, au cas où. Bond s'aperçut
de son erreur au dernier moment et jeta la fiole dans le vide-ordures. Il
ne restait que quinze minutes avant onze heures. Petr Vassiliévitch se
reprit en mains tremblantes et fit encore le numéro en question. -
Innokenti Pérépétouïévitch, s'il vous plaît,
- dit Karassev avec défi. - Il est sur
le terrain, - dit une voix de femme, poliment. -
Quel terrain ? - l'espion ne comprit pas. Mais
à ce moment ils furent coupés. L'opératrice interurbaine
se mêla de la conversation. - Vous avez
demandé Bobrouïsk ? - Quel Bobrouïsk
? - s'emporta Petr Vassiliévitch. - Je n'ai rien demandé. -
Comment - rien demandé ? Votre numéro, c'est 6-55-82 ? -
Pas du tout, - rugit Karassev. - Pas un seule chiffre en commun ! -
Alors excusez-moi... Obstiné comme un
élève de cours par correspondance père de famille nombreuse,
l'agent 008 se remit à téléphoner. -
S'il vous plaît, Innoken... - Vous allez
parler avec Bobrouïsk, - le coupa l'opératrice d'un ton péremptoire. -
Non, je ne parlerai pas, - cria l'espion d'une voix fluette, cassée par
la rage. - Pourquoi, - s'étonna la téléphoniste. -
Je ne veux pas, je ne désire pas, raccrochez ! La
montre indiquait onze heures moins trois. - C'est
pas vrai, je réussirai, - dit le saboteur entre les dents serrées.
- On ne m'appelait pas à l'école "Joe d'acier" pour rien. -
S'il vous plaît, Innoken... - Bobrouïsk
en ligne, - annonça la téléphoniste avec la voix de quelqu'un
qui apporte une nouvelle longtemps attendue. Et
une voix jeune et pétillante de vie cria dans le combiné : -
Oncle Vitia, c'est moi ! Oncle Vitia, tu m'entends ? Pavlik à l'appareil.
Quand est-ce que tu viens ? - Oncle Vitia est
mort, - dit Karassev, furieux. - Venez à l'enterrement. Et
il lança le téléphone contre le lustre. Les aiguilles indiquaient
onze heures cinq. Le combat avec le central téléphonique était
perdu. L'agent 008 se jeta sur le lit et se cacha
le visage dans l'oreiller. Il commençait à perdre la qualité
principale d'un espion expérimenté - la confiance en soi. En
essuyant la petite larme d'un superman, Petr Vassiliévitch se retourna
sur le dos et fixa le plafond mélancoliquement. -
Je laisse tout tomber, - chuchota-t-il, - je m'achète une ferme, je me
marie, je vais élever des poulets. Le matin tu sors - petits ! petits !
petits ! Sa gorge se serra. Pour se calmer, Karassev
se leva et commença à faire de la gymnastique. Il essaya tous les
exercices connus, mais sans résultat : son tonus ne montait pas, les bras
se baissaient. - Gamin, - se dit l'espion avec
mépris. - Lopette, morveux... Il voulut
continuer la liste, mais sa voix le trahit et tremblota. Il ne désirait
plus vivre. Bond arracha le lacet de sa chaussure,
vérifia sa solidité. Le lacet était solide. Le saboteur prit
une lame affûtée et incisa le lacet avec précaution dans le
sens de la longueur. Un mince rouleau de parchemin en tomba. Le saboteur déroula
le parchemin, chaussa les lunettes et lut : "Top secret. L'attestation de
service de l'agent 008. Maître de lui-même, obstiné en poursuivant
son but, il possède une volonté inflexible. Cynique, goujat, présomptueux
à l'outrance. Surmontera tous les obstacles pour de l'argent. Est capable
de tout. Chef du personnel P.Flint." Karassev
lisait l'attestation, et son visage progressivement s'éclaircissait. -
On me respecte, - chuchota Petr Vassiliévitch en frottant les verres humides
de ses lunettes, - alors je vaux quelque chose. Il
relut l'attestation jusqu'à la nuit profonde, et son assurance revint petit
à petit. Quand l'espion se sentit de nouveau
fort, ingénieux et cynique, il roula l'attestation, la remit dans le lacet,
le recousit avec du fil blanc et se mit à réfléchir à
de nouvelles intrigues. Il ne s'endormit qu'au
matin, mais à huit heures il fut déjà réveillé
par des coups dans la porte. D'un geste rapide comme un éclair, il arracha
la semelle de la chaussure gauche, monta la mitrailleuse pliable et alla ouvrir. Un
facteur se tenait sur le seuil et tendait un papier à Petr Vassiliévitch.
C'était la facture pour la conversation téléphonique avec
Bobrouïsk. Chapitre
6. Le coup dans le caniveau Les
passagers descendus tard le soir du dernier train de banlieue à la petite
station Nieoudelnaïa, furent fortement frappés par une circonstance
bizarre : tout autour régnait une obscurité profonde, tous les lampadaires
du quai étaient cassés, comme si leur éclairage terne, semblable
à la lumière des étoiles lointaines, aurait pu gêner
quelqu'un. Quand les passagers se dispersèrent vers leurs maisons, une
sinistre silhouette en casquette portée à l'envers apparut sur la
quai. L'homme à la casquette s'approcha de l'énorme panneau en contreplaqué
avec les horaires de trains de banlieue, et se mit à enlever sans bruit,
avec ses ongles, les clous qui retenaient le panneau. Ayant fini, il chargea le
panneau sur son dos en gémissant et disparut. Bien
sûr, Petr Vassiliévitch aurait pu étudier les horaires dans
la journée, sans les voler sur la quai ; mais rester pendant une demi-journée
au vu des passagers qui allaient et venaient aurait été une imprudence
impardonnable de la part d'un espion qui se respecte. Et l'appareil photo monté
dans un bouton de la veste de Karassev n'était prévu que pour une
utilisation intérieure. Voilà pourquoi Petr Vassiliévitch,
en trébuchant et en geignant, avait porté le panneau sur lui à
travers toute la ville, l'avait traîné dans sa chambre et jeté
sur le lit avec soulagement. Ensuite il mit ses pantoufles, retourna sa casquette,
alluma la lumière et plissa les yeux d'étonnement. Sur
le lit était couché un homme en uniforme de cheminot. Son visage
exprimait à la fois la réprobation et la compassion. L'homme était
peint sur fond de train de banlieue, avec un malheureux quelconque qui tentait
de se sauver de ses roues. Une inscription en bas affirmait catégoriquement
: "Fais l'économie d'une minute - et tu perdras la vie !" -
Mein God ! Saloperie, va ! - jura Karassev et donna furieusement un coup de pied
à l'homme. - Alors les horaires étaient accrochés plus à
gauche. J'aurais du amener mes lunettes. Il prit
le panneau sous le bras et le ramena à la station. A trois heures du matin,
Petr Vassiliévitch rentra avec un autre panneau. Cette fois-ci, il ne s'était
pas trompé - c'étaient effectivement les horaires. L'espion les
posa par terre, s'accroupit et commença à les étudier en
cochant les endroits utiles. Vers le matin, il trouva le train de banlieue qui
convenait : il arrivait à Nieoudelnaïa à midi quarante. "A
midi, il y aura peu de monde, - pensa perfidement Karassev. - Le meilleur
moment pour un sabotage - personne ne remarquera rien." Il
avait prévu de provoquer une catastrophe sur la voie ferrée afin
d'empêcher la livraison des matières premières à l'usine
secrète. Ca retarderait le travail sur l'invention et permettrait à
l'espion de gagner au moins deux semaines. Et pendant ce temps-là, il se
débrouillerait pour pénétrer dans l'usine, voler les dessins
et enlever l'ingénieur en chef. Et avec un peu de chance, le directeur.
Il le soûlerait, l'emballerait dans un conteneur et lui ferait passer la
frontière à petite allure - sur son dos. Petr
Vassiliévitch commença à se préparer pour l'opération.
Les mines et les minuteurs ayant disparu, il mettait tout son espoir dans l'explosif
semi-atomique à l'huile de tournesol, qui avait une force de destruction
extraordinaire. Toute une valise de l'espion fut bourrée de cet explosif.
L'agent 008 enroula la mèche autour de la taille et partit au travail. A
midi vingt précisément Karassev fut sur place. Il installa la valise
sur les rails, y fixa la mèche et se tapit dans le caniveau. Il restait
dix minutes avant le passage du train. C'était début septembre,
mais le soleil brûlait l'espion plus fort que les remords ne l'avaient
jamais tourmenté. Petr Vassiliévitch essuya la sueur de son visage
avec une feuille de bardane et regretta de ne pas avoir pris sa casquette. Mais
à ce moment quelque chose gronda, le bruit se rapprochait, et enfin apparut
au tournant un groupe d'écoliers qui traînaient une batteuse jusqu'au
recyclage (7). Le saboteur prit peur. Pour ces écoliers il n'y avait rien
de sacré. Il auraient aussi bien pu emporter sa valise aux déchets
recyclables. Heureusement, la procession tourna à vingt mètres de
Karassev. Il n'y avait plus de bardane à
côté. James Bond s'essuya avec un pissenlit et se remit à
attendre. Le train avait déjà cinq minutes de retard. -
Ils auraient pu planter un buisson quelconque sur le remblai, - jura l'espion.
- Là, il faut attendre en plein soleil. Il
sentait que son nez commençait à peler sous les rayons brûlants.
Karassev le couvrit avec le bout de la mèche et regarda nerveusement sa
montre. Elle indiquait une heure moins dix. -
C'est scandaleux ! C'est tout simplement révoltant ! Aucun respect pour
les gens ! A une heure et quelques, Petr Vassiliévitch
ressentit une brûlure insupportable dans la nuque. "Je risque de me
dessécher ici" - pensa-t-il plaintivement. Le train de banlieue lui
apparut comme un ennemi personnel, insolent et présomptueux. -
Viens, viens, - chuchota l'espion avec une joie mauvaise. - Je vais te casser
toutes les roues. Un quart d'heure plus tard,
des cloques apparurent sur le nez de Karassev, et la peau commença à
partir. "Si ce train ne vient pas dans dix minutes, je le laisserai tranquille
et je tuerai seulement le conducteur" - décida le saboteur. A
une heure et demie, ses cheveux commencèrent à fumer. -
Adieu tout le monde. Je me dessèche, - gémit Petr Vassiliévitch
avant de perdre connaissance. Il fut trouvé
par les écoliers qui revenaient du point de réception Vtorsyrié.
Il se séparèrent. Une partie d'eux courut porter les explosifs à
la récupération, et les autres commencèrent à appeler
le SAMU. - Une insolation, - constata le médecin
arrivé sur les lieux. - Vite, dans la voiture ! On
posa Karassev sur le brancard et on le chargea dans la voiture au moment même
où le train de banlieue en retard roulait avec fracas sur le remblai. Chapitre
7. Augmentez votre niveau d'instruction. La
première chose que vit Karassev en reprenant ses esprits fut une forte
femme aux cheveux bruns et à l'expression dégoûtée.
Elle avait du dédain dans les yeux et un bloc-notes dans la main. -
Nom, prénom, patronyme ? - demanda-t-elle d'une voix autoritaire. -
Rien vu, rien entendu, je ne sais rien et je ne dirai rien, - déclara fermement
l'espion . - Ne faites pas semblant, je sais
tout, - le remit-elle en place. "Zut, comment
j'ai pu me faire pincer aussi facilement" - l'agent 008 claqua les dents
comme un loup mais en faisant semblant d'être un agneau, et dit avec douceur
: - Ma chère, c'est un malentendu. Donnez-moi
le bassin. - Si vous vous obstinez à nier,
je ne vous donnerais même pas la main, - fit remarquer la femme d'un ton
glacial. "Expérimentée, -
pensa le saboteur, - on ne la trompera pas", et il esquissa un étonnement
affecté : - Comment, vous n'êtes
pas infirmière ? - C'est moi qui pose
les questions, - répondit la femme avec dignité. - Non, je ne suis
pas infirmière. Je suis un collaborateur littéraire adjoint du journal
local Svetlana Kalmova. Je suis faisant-fonction de collaborateur littéraire
en chef. La rédaction m'a chargée de vous interviewer. -
Moi ? - Petr Vassiliévitch, étonné, se figea la bouche ouverte.
Un rayon de soleil, réfléchi par ses dents brillantes, se braqua
dans l'oeil gauche de Kalmova. - Vous m'empêchez
de travailler, - dit-elle sèchement. - Fermez la bouche et parlez de vous.
Donc, vous êtes inventeur. Karassev cacha
les dents dans un quignon de pain et se mit à réfléchir fiévreusement
- qu'a-t-il pu inventer pendant son séjour dans cette ville. -
Et vous ne vous trompez pas ? - s'enquit-il, effrayé. - Vous savez précisément
qui je suis ? - Je ne me trompe jamais, - dit
la faisant-fonction de collaborateur littéraire en chef avec aplomb. -
Vous êtes ingénieur en chef de l'usine numéro 7 Ivanov, l'auteur
d'une invention quelconque. Personnellement je m'en fous, mais j'ai besoin de
matériel pour la rubrique "En première ligne de la science". L'espion
en eut le souffle coupé. "Qui bien chasse, trouve, - se dit-il en
russe, joyeux. - Alors, cet inventeur est là aussi. Essayons d'apprendre
des détails sur son travail." - Et
vous savez en quoi consiste cette invention ? - demanda-t-il prudemment. -
Je n'en sais rien et je ne veux pas le savoir, - coupa Kalmova. -
Et qu'est-ce que vous intéresse ? - s'enquit Karassev, étonné. -
Ce qui m'intéresse, c'est avec quelle fréquence on vous change le
linge de lit, si on vous donne vos médicaments à temps. J'écris
un article sur ceux qui font avancer la médecine. -
Et pourquoi alors vous adresser à moi ? -
Parce que vous êtes ici depuis deux semaines déjà. Vous allez
me retarder encore longtemps ? A cause de vous, la rédaction est obligée
de se passer de moi depuis déjà vingt minutes. -
Mes plates excuses, - dit Petr Vassiliévitch d'un ton insinuant. - Quelle
chambre cherchez-vous ? - La trente et un. -
Vous vous êtes trompée de numéro ! - répondit triomphalement
l'espion , et il se tourna ostensiblement vers le mur. Kalmova,
vexée, fit un mouvement d'épaule, la cogna fort contre le chambranle,
et sortit. Déjà, un plan scélérat
mûrissait dans la tête de Karassev. "Je voudrais bien savoir
combien de temps ils comptent me retenir à l'hôpital ? - réfléchissait
Petr Vassiliévitch. - Et si je dois sortir demain ? Il faut trouver quelque
chose pour y rester encore une semaine." Il
s'assit dans le lit, fit un effort et se mordit douloureusement au ventre. Ensuite
il examina la plaie, l'enduit de moutarde et sourit avec satisfaction. D'après
ses calculs, ça devrait suffire pour huit jours. Le saboteur enfila le
pyjama d'hôpital et partit chercher l'ingénieur en chef. En
essayant de ne pas faire de bruit avec ses pantoufles, il marcha à pas
de loup le long du couloir vers la chambre trente et un et regarda à l'intérieur
avec précaution. Sur deux lits, des malades dormaient, et sur le troisième
un homme entouré de dessins industriels était assis et écrivait
quelque chose dans un épais cahier. -
Hé voisin, si on faisait une partie de domino ? - proposa Karassev avec
désinvolture. L'homme fit non de la tête. -
Et si on jouait aux dames ? - l'espion ne se calmait pas. -
Non, - grommela l'homme. - Alors, peut-être,
des mots croisés ? L'ingénieur
ne dit rien. - Je peux vous enseigner des langues
étrangères, - dit l'agent 008 d'une voix éteinte. - Elle
pourraient vous être utiles dans votre travail. -
Excusez-moi, mais je n'ai pas le temps. - Qu'est-ce
qui vous occupe tellement ? - s'enquit Petr Vassiliévitch sans se gêner.
- Je vois que vous dessinez quelque chose. L'inventeur
regarda Karassev d'une manière expressive et remarqua, agacé : -
Je travaille. - Ca, il ne faut pas, - dit l'espion
d'un ton moralisateur. - On ne travaille pas à l'hôpital, on se soigne.
Les médecins s'occupent de vous sans ménager leurs forces. Et vous
n'obéissez pas au règlement. Je vais appeler le chef de service. -
Non, non, s'il vous plaît, ne le faites pas, - supplia l'ingénieur.
- Vous comprenez, je suis en train d'achever mes travaux sur une invention. J'ai
inventé un truc super à base de semi-conducteurs. Il va révolutionner
notre branche. On va damer le pion aux étrangers. -
Ah, vous êtes inventeur ! Ca change tout, - dit Karassev, l'air important.
- Et on ne vous protège pas ici ? - Mais
de qui me protéger à l'hôpital, - s'étonna l'ingénieur.
- Vous pensez... vous croyez qu'on pourrait voler mon invention ? -
Mais non, - Petr Vassiliévitch agita les bras - Quelle idée
! Ca ne passera par la tête de personne. Inventez et ne vous inquiétez
pas. Vous en avez encore pour longtemps ? - Environ
cinq jours. - D'accord, je ne vous dérange
plus, - se dépêcha le saboteur. - Travaillez, et moi, je vais monter
la garde au cas où un médecin viendrait. Karassev
ferma la porte solidement et se rendit à la salle des internes d'une démarche
de soldat démobilisé : - Je veux
sortir dans cinq jours, docteur. Le sixième
jour, Petr Vassiliévitch rendit le pyjama à l'économe et
reçut d'elle son complet ; il se changea et commença à se
promener dans le couloir en guettant le moment où l'inventeur resterait
tout seul dans sa chambre. Enfin, le moment tant convoité arriva. Les malades,
en soupirant et en gémissant, s'en allèrent dans les cabinets de
soins, l'infirmière sortit dans l'escalier pour fumer. Le saboteur fit
irruption dans la chambre avec l'impétuosité d'une grenouille de
courses et ferma la porte. Maintenant, il était seul à seul avec
l'ingénieur. - Voilà, je viens
vous dire adieu, - fit-il un sourire forcé. - Alors, vous avez fini le
travail sur votre invention ? - Imaginez-vous,
justement ce matin ! - s'exclama l'ingénieur. - Les dessins sont ici. -
Il tapota la table de nuit avec tendresse. - Ce soir mes collaborateurs viendront
pour les transporter à l'usine. - Félicitations,
- dit Karassev entre ses dents et il mit la main dans sa poche à la recherche
de son sinistre stylo. Mais il ne trouva que des éclats. Toute la poche
fut souillée de curare. Petr Vassiliévitch retira vite la main,
piétina sur place et dit ingénieusement : -
On vous appelle d'urgence faire une radio. J'en sors à l'instant. Je crois
qu'ils soupçonnent chez vous quelque chose de pas bon. -
Quoi, - s'étonna l'ingénieur, - on m'a déjà fait une
radio hier. - Ils n'ont pas pu garder la pellicule,
- l'espion hocha la tête, l'air désolé. - Les mites l'ont
rongée à trois endroits. L'ingénieur,
inquiet, sortit de la chambre en courant, et Karassev se précipita vers
la table du chevet, sortit les dessins d'un geste habile et les disposa sur le
lit. Ses mains ne tremblaient presque pas. Petr Vassiliévitch tendit la
main vers son appareil photo dissimulé dans un bouton, mais dans sa hâte
n'arriva pas à mettre la main dessus. Il détacha le regard des dessins
et regarda sa veste. Deux boutons avaient été arrachés avec
un peu de tissu. Le troisième, dans lequel il n'y avait rien, pendait à
un fil. James Bond devint violet de rage. Il coupa férocement le fil avec
ses dents et avala le bouton sans mâcher. Furieux, l'agent 008 envisagea
de passer à l'étranger l'économe de l'hôpital à
la place de l'ingénieur en chef, mais à ce moment l'inventeur entra
dans la chambre. Petr Vassiliévitch remit rapidement les dessins dans le
meuble et s'enquit sans ciller : - Alors, qu'est-ce
que la radio a montré ? Ivanov le regarda
avec suspicion, puis jeta un oeil dans la table de nuit et se calma. -
Vous avez confondu, - dit-il en haussant les épaules. - Ce n'est pas moi
qu'ils ont appelé, c'est un certain Karassev. -
Karassev ? - l'espion prit peur. - Je le connais, il est dans la même chambre
que moi. Et qu'est-ce qu'il y a ? Ses radios étaient bien réussies. -
Oui, c'est justement ça. On envoie ses radios à une exposition. -
Quelle exposition ? - pâlit Bond, qui craignait mortellement toute publicité. -
A l'exposition internationale de Bruxelles, - dit l'ingénieur. - Au revoir,
camarade Karassev. Vos plaisanteries sont bizarres. -
Pardon, - se troubla Petr Vassiliévitch, - à l'époque, je
n'ai pas reçu beaucoup d'instruction. Il
se tut et demanda de but en blanc : - Vous n'avez
pas besoin de faire racler le parquet ? - Je
vous remercie, - répondit Ivanov froidement, - j'ai déjà
commandé un artisan à l'atelier du service public. -
Mais vous devrez attendre longtemps, - l'avertit l'espion. -
C'est rien, je ne suis pas pressé, - le tranquillisa l'inventeur, en le
poussant doucement hors de la chambre. - Adieu, camarade Karassev. Augmentez votre
niveau d'instruction. Chapitre
8. Opération "Coffre-fort" De
retour de l'hôpital, James Bond se changea et se mit à réfléchir,
que faire maintenant ? La seule chose qu'il savait sur l'inventeur, c'était
qu'il attendait un artisan de l'atelier du service public. L'espion décida
de tirer ce fil et ainsi emmêler tout l'écheveau. Et l'agent 008
alla à l'atelier du service public chercher du travail. En
même temps que sa veste, il changea au cas où son appartement et
son nom. Maintenant il avait dans la poche une carte d'identité au nom
de Karp Karpovitch Bildiuguine, professeur de chant et de travail manuel. Il changea
aussi son apparence et devint méconnaissable. Il s'était laissé
pousser les cheveux jusqu'aux épaules, avait mis des lunettes noires et
ressemblait à une star de cabaret ayant pris une peine de 15 jours pour
trouble de l'ordre public. Même sa propre mère, que le chef
à ses yeux remplaçait, n'aurait pu le reconnaître. A
l'atelier du service public on reçut Karp Karpovitch chaleureusement, bien
qu'on fît une grimace en voyant son certificat d'études professionnelles.
Bildiuguine baissait le coefficient du niveau d'instruction qu'avait atteint le
collectif des racleurs et des calfeutreurs de portes. Tous les collaborateurs
sans exception avaient reçu un enseignement supérieur. Deux agronomes,
un bonificateur, un ingénieur de l'industrie du pétrole et même
un candidat ès sciences quelconques mal payées avaient fait carrière
dans le calfeutrage (8). Néanmoins Karp Karpovitch fut accepté en
égal, d'autant plus qu'il promit de s'inscrire à l'université
du soir. Pendant deux jours l'espion, ému
par ses souvenirs de bricolage, travailla consciencieusement dans les appartements
en essayant de ne se démarquer en rien de ses collègues, mis à
part sa coiffure. Le troisième jour, il attendit que tout le monde parte
sur les chantiers, verrouilla la porte, ferma les rideaux aux fenêtres et
en jetant autour de lui un regard circonspect, sortit le registre de commandes.
En posant son pistolet
à côté, Bildiuguine se mit à feuilleter le registre
fébrilement, en sursautant avec frayeur au moindre son émis par
un marteau piqueur grondant sans arrêt sous les fenêtres. Enfin, Karp
Karpovitch trouva la bonne inscription et se frotta joyeusement les mains gantées
de noir. Les gants crissèrent en inspirant au saboteur une trouille mortelle.
Sans attendre l'ordre, il leva les mains avec résignation en s'apprêtant
à se rendre. Il resta ainsi quelque temps, ensuite il osa tourner la tête
et constata que la pièce était vide. -
Je devrais aller voir un psy, - soupira Joe d'acier et il secoua plaintivement
la tête, tout comme une vache chassant les mouches. Il
retira furieusement les gants, les jeta dans la poubelle et, en sortant une gomme
de sa poche, commença à mettre à exécution son plan
diabolique. La première sur la liste des clients de demain était
une certaine Tarassiuk Vénus Afanassievna. -
Tarassiuk attendra, - décida l'espion, - elle a déjà attendu
plus que ça. Il effaça sans cérémonie
le nom de la cliente et écrivit à sa place le nom de l'ingénieur
Ivanov. Et il mit Vénus Afanassievna vers la fin du registre, en lui cédant
aimablement le tour de l'inventeur qui devait venir seulement dans un mois . Ayant
achevé l'opération d'échange, Bildiuguine remit le registre
à sa place et rentra à la maison. Le lendemain, à l'aube,
il frappa à la porte de l'ingénieur en chef. -
A qui il faut racler le parquet ? Les Ivanov c'est vous, ou quoi ? -
C'est moi, mais... - l'ingénieur hésita. - En ce moment je n'ai
personne à qui confier l'appartement, ma femme est en vacances. On m'a
dit que vous ne viendrez qu'en novembre... -
Vous avez de la chance, patron, on a pu finir plus vite, - Karp Karpovitch lui
tapa amicalement sur l'épaule, - et pour l'appartement n'ayez crainte,
je le garderai. Pas une mouche ne passera, sacrebleu. -
Je ne voudrais pas vous déranger, - marmonna Ivanov. -
C'est rien, - l'assura Bildiuguine. - Donnez-moi trois roubles en plus, et on
est quittes. "Peut-être, il me les donnera vraiment", - pensa
l'espion avec espoir. Dans sa situation, les trois roubles ne seraient pas de
trop. L'inventeur piétina devant la porte,
indécis. - Vous ne me faites peut-être
pas confiance, - demanda James Bond, vexé. - J'ai le certificat d'études
techniques. - Mais si, mais si, - rougit l'ingénieur
avant de lui serrer la main et d'aller à contrecoeur travailler. Resté
seul, Karp Karpovitch ferma la porte, vérifia si les boutons de sa nouvelle
veste étaient en place et entra dans la chambre avec précaution.
D'abord, Bildiuguine inspecta soigneusement
les tiroirs du bureau mais n'y trouva rien d'intéressant. Le saboteur regarda
dans l'armoire, chercha sous le lit, secoua les tapis. Les dessins n'étaient
nulle part. Il inspecta attentivement la chambre encore une fois et vit un grand
coffre-fort dans le coin. "Voilà où il les cache, - pensa l'agent
008 avec respect. - Astucieux, rien à dire. Mais personne n'est plus malin
que James Bond. On peut considérer que les dessins sont à moi."
Il s'installa confortablement, sortit un canif avec
une radio montée dedans et se mit à appeler ses patrons à
l'étranger. - Centre, centre, centre... -
Quoi, - répondit le Centre. - J'ai pris
contact avec l'inventeur, - transmit Bond. - Les dessins sont presque dans mes
mains. J'attends vos instructions. La réponse
arriva quarante minutes plus tard. - Le vingt
septembre, à l'endroit que vous connaissez, dans les eaux internationales,
un sous-marin vous attendra de cinq à dix heures du matin. Venez
avec les dessins et l'inventeur. Hello ! Bond
rangea le canif avec la radio et regarda l'almanach. C'était le 18. -
J'ai le temps, - sourit Karp Karpovitch avec aplomb. - Maintenant il ne faut surtout
pas effaroucher l'inventeur. Il racla un peu
le parquet pour faire semblant, se fit du thé et, en le buvant à
la soucoupe (9), et commença à rêver: -
Dans une semaine, je serais entouré par tout ce qui m'est proche : femmes,
base-ball, caviar russe. Et après, je prends mes vacances et je vais au
Brésil. Oh, cet exotisme du sud ! Femmes couleur chocolat, voitures
couleur chocolat, bonbons en chocolat... Mmmm... La
sonnerie retentit. L'ingénieur revenait du travail. -
Excusez, patron, - s'inclina Bildiuguine, l'air penaud. - J'ai pas eu assez
de temps pour en venir à bout, j'finirai demain. Vot'parquet en chêne,
y donne du fil à retordre, le parasite. L'espion
prit congé et alla à la maison pour préparer sa dernière
opération décisive. Tout la nuit il rangea ses affaires, nettoya
ses armes, écrivit des rapports sur les sommes dépensées,
pour la comptabilité du service de renseignements. Le matin du 19, l'agent
008 se rendit à la gare routière, acheta un billet longue distance
et, en tenant un chalumeau sous le bras, alla dans l'appartement de l'ingénieur
en chef. L'inventeur s'apprêtait à partir au travail. -
Ne m'attendez pas aujourd'hui, - dit-il. - En partant, claquez la porte, et c'est
tout. - C'est comme si c'était fait, patron,
- l'assura Karp Karpovitch, et il pensa méchamment: "Que dalle, cours
toujours ! Moi, je t'attendrai, mon cher, sois-en sûr". Quand
les pas de l'ingénieur s'éloignèrent dans l'escalier, il
sortit le chalumeau et s'approcha du coffre-fort. Bildiuguine s'occupa du coffre-fort
pendant une demi-heure. Finalement il eut fait dans la paroi une ouverture suffisante,
y passa le bras et en sde, et son assurance revint petit
à petit. Quand l'espion se sentit de nouveau
fort, ingénieux et cynique, il roula l'attestation, la remit dans le lacet,
le recousit avec du fil blanc et se mit à réfléchir à
de nouvelles intrigues. Il ne s'endormit qu'au
matin, mais à huit heures il fut déjà réveillé
par des coups dans la porte. D'un geste rapide comme un éclair, il arracha
la semelle de la chaussure gauche, monta la mitrailleuse pliable et alla ouvrir. Un
facteur se tenait sur le seuil et tendait un papier à Petr Vassiliévitch.
C'était la facture pour la conversation téléphonique avec
Bobrouïsk. Chapitre
6. Le coup dans le caniveau Les
passagers descendus tard le soir du dernier train de banlieue à la petite
station Nieoudelnaïa, furent fortement frappés par une circonstance
bizarre : tout autour régnait une obscurité profonde, tous les lampadaires
du quai étaient cassés, comme si leur éclairage terne, semblable
à la lumière des étoiles lointaines, aurait pu gêner
quelqu'un. Quand les passagers se dispersèrent vers leurs maisons, une
sinistre silhouette en casquette portée à l'envers apparut sur la
quai. L'homme à la casquette s'approcha de l'énorme panneau en contreplaqué
avec les horaires de trains de banlieue, et se mit à enlever sans bruit,
avec ses ongles, les clous qui retenaient le panneau. Ayant fini, il chargea le
panneau sur son dos en gémissant et disparut. Bien
sûr, Petr Vassiliévitch aurait pu étudier les horaires dans
la journée, sans les voler sur la quai ; mais rester pendant une demi-journée
au vu des passagers qui allaient et venaient aurait été une imprudence
impardonnable de la part d'un espion qui se respecte. Et l'appareil photo monté
dans un bouton de la veste de Karassev n'était prévu que pour une
utilisation intérieure. Voilà pourquoi Petr Vassiliévitch,
en trébuchant et en geignant, avait porté le panneau sur lui à
travers toute la ville, l'avait traîné dans sa chambre et jeté
sur le lit avec soulagement. Ensuite il mit ses pantoufles, retourna sa casquette,
alluma la lumière et plissa les yeux d'étonnement. Sur
le lit était couché un homme en uniforme de cheminot. Son visage
exprimait à la fois la réprobation et la compassion. L'homme était
peint sur fond de train de banlieue, avec un malheureux quelconque qui tentait
de se sauver de ses roues. Une inscription en bas affirmait catégoriquement
: "Fais l'économie d'une minute - et tu perdras la vie !" -
Mein God ! Saloperie, va ! - jura Karassev et donna furieusement un coup de pied
à l'homme. - Alors les horaires étaient accrochés plus à
gauche. J'aurais du amener mes lunettes. Il prit
le panneau sous le bras et le ramena à la station. A trois heures du matin,
Petr Vassiliévitch rentra avec un autre panneau. Cette fois-ci, il ne s'était
pas trompé - c'étaient effectivement les horaires. L'espion les
posa par terre, s'accroupit et commença à les étudier en
cochant les endroits utiles. Vers le matin, il trouva le train de banlieue qui
convenait : il arrivait à Nieoudelnaïa à midi quarante. "A
midi, il y aura peu de monde, - pensa perfidement Karassev. - Le meilleur
moment pour un sabotage - personne ne remarquera rien." Il
avait prévu de provoquer une catastrophe sur la voie ferrée afin
d'empêcher la livraison des matières premières à l'usine
secrète. Ca retarderait le travail sur l'invention et permettrait à
l'espion de gagner au moins deux semaines. Et pendant ce temps-là, il se
débrouillerait pour pénétrer dans l'usine, voler les dessins
et enlever l'ingénieur en chef. Et avec un peu de chance, le directeur.
Il le soûlerait, l'emballerait dans un conteneur et lui ferait passer la
frontière à petite allure - sur son dos. Petr
Vassiliévitch commença à se préparer pour l'opération.
Les mines et les minuteurs ayant disparu, il mettait tout son espoir dans l'explosif
semi-atomique à l'huile de tournesol, qui avait une force de destruction
extraordinaire. Toute une valise de l'espion fut bourrée de cet explosif.
L'agent 008 enroula la mèche autour de la taille et partit au travail. A
midi vingt précisément Karassev fut sur place. Il installa la valise
sur les rails, y fixa la mèche et se tapit dans le caniveau. Il restait
dix minutes avant le passage du train. C'était début septembre,
mais le soleil brûlait l'espion plus fort que les remords ne l'avaient
jamais tourmenté. Petr Vassiliévitch essuya la sueur de son visage
avec une feuille de bardane et regretta de ne pas avoir pris sa casquette. Mais
à ce moment quelque chose gronda, le bruit se rapprochait, et enfin apparut
au tournant un groupe d'écoliers qui traînaient une batteuse jusqu'au
recyclage (7). Le saboteur prit peur. Pour ces écoliers il n'y avait rien
de sacré. Il auraient aussi bien pu emporter sa valise aux déchets
recyclables. Heureusement, la procession tourna à vingt mètres de
Karassev. Il n'y avait plus de bardane à
côté. James Bond s'essuya avec un pissenlit et se remit à
attendre. Le train avait déjà cinq minutes de retard. -
Ils auraient pu planter un buisson quelconque sur le remblai, - jura l'espion.
- Là, il faut attendre en plein soleil. Il
sentait que son nez commençait à peler sous les rayons brûlants.
Karassev le couvrit avec le bout de la mèche et regarda nerveusement sa
montre. Elle indiquait une heure moins dix. -
C'est scandaleux ! C'est tout simplement révoltant ! Aucun respect pour
les gens ! A une heure et quelques, Petr Vassiliévitch
ressentit une brûlure insupportable dans la nuque. "Je risque de me
dessécher ici" - pensa-t-il plaintivement. Le train de banlieue lui
apparut comme un ennemi personnel, insolent et présomptueux. -
Viens, viens, - chuchota l'espion avec une joie mauvaise. - Je vais te casser
toutes les roues. Un quart d'heure plus tard,
des cloques apparurent sur le nez de Karassev, et la peau commença à
partir. "Si ce train ne vient pas dans dix minutes, je le laisserai tranquille
et je tuerai seulement le conducteur" - décida le saboteur. A
une heure et demie, ses cheveux commencèrent à fumer. -
Adieu tout le monde. Je me dessèche, - gémit Petr Vassiliévitch
avant de perdre connaissance. Il fut trouvé
par les écoliers qui revenaient du point de réception Vtorsyrié.
Il se séparèrent. Une partie d'eux courut porter les explosifs à
la récupération, et les autres commencèrent à appeler
le SAMU. - Une insolation, - constata le médecin
arrivé sur les lieux. - Vite, dans la voiture ! On
posa Karassev sur le brancard et on le chargea dans la voiture au moment même
où le train de banlieue en retard roulait avec fracas sur le remblai. Chapitre
7. Augmentez votre niveau d'instruction. La
première chose que vit Karassev en reprenant ses esprits fut une forte
femme aux cheveux bruns et à l'expression dégoûtée.
Elle avait du dédain dans les yeux et un bloc-notes dans la main. -
Nom, prénom, patronyme ? - demanda-t-elle d'une voix autoritaire. -
Rien vu, rien entendu, je ne sais rien et je ne dirai rien, - déclara fermement
l'espion . - Ne faites pas semblant, je sais
tout, - le remit-elle en place. "Zut, comment
j'ai pu me faire pincer aussi facilement" - l'agent 008 claqua les dents
comme un loup mais en faisant semblant d'être un agneau, et dit avec douceur
: - Ma chère, c'est un malentendu. Donnez-moi
le bassin. - Si vous vous obstinez à nier,
je ne vous donnerais même pas la main, - fit remarquer la femme d'un ton
glacial. "Expérimentée, -
pensa le saboteur, - on ne la trompera pas", et il esquissa un étonnement
affecté : - Comment, vous n'êtes
pas infirmière ? - C'est moi qui pose
les questions, - répondit la femme avec dignité. - Non, je ne suis
pas infirmière. Je suis un collaborateur littéraire adjoint du journal
local Svetlana Kalmova. Je suis faisant-fonction de collaborateur littéraire
en chef. La rédaction m'a chargée de vous interviewer. -
Moi ? - Petr Vassiliévitch, étonné, se figea la bouche ouverte.
Un rayon de soleil, réfléchi par ses dents brillantes, se braqua
dans l'oeil gauche de Kalmova. - Vous m'empêchez
de travailler, - dit-elle sèchement. - Fermez la bouche et parlez de vous.
Donc, vous êtes inventeur. Karassev cacha
les dents dans un quignon de pain et se mit à réfléchir fiévreusement
- qu'a-t-il pu inventer pendant son séjour dans cette ville. -
Et vous ne vous trompez pas ? - s'enquit-il, effrayé. - Vous savez précisément
qui je suis ? - Je ne me trompe jamais, - dit
la faisant-fonction de collaborateur littéraire en chef avec aplomb. -
Vous êtes ingénieur en chef de l'usine numéro 7 Ivanov, l'auteur
d'une invention quelconque. Personnellement je m'en fous, mais j'ai besoin de
matériel pour la rubrique "En première ligne de la science". L'espion
en eut le souffle coupé. "Qui bien chasse, trouve, - se dit-il en
russe, joyeux. - Alors, cet inventeur est là aussi. Essayons d'apprendre
des détails sur son travail." - Et
vous savez en quoi consiste cette invention ? - demanda-t-il prudemment. -
Je n'en sais rien et je ne veux pas le savoir, - coupa Kalmova. -
Et qu'est-ce que vous intéresse ? - s'enquit Karassev, étonné. -
Ce qui m'intéresse, c'est avec quelle fréquence on vous change le
linge de lit, si on vous donne vos médicaments à temps. J'écris
un article sur ceux qui font avancer la médecine. -
Et pourquoi alors vous adresser à moi ? -
Parce que vous êtes ici depuis deux semaines déjà. Vous allez
me retarder encore longtemps ? A cause de vous, la rédaction est obligée
de se passer de moi depuis déjà vingt minutes. -
Mes plates excuses, - dit Petr Vassiliévitch d'un ton insinuant. - Quelle
chambre cherchez-vous ? - La trente et un. -
Vous vous êtes trompée de numéro ! - répondit triomphalement
l'espion , et il se tourna ostensiblement vers le mur. Kalmova,
vexée, fit un mouvement d'épaule, la cogna fort contre le chambranle,
et sortit. Déjà, un plan scélérat
mûrissait dans la tête de Karassev. "Je voudrais bien savoir
combien de temps ils comptent me retenir à l'hôpital ? - réfléchissait
Petr Vassiliévitch. - Et si je dois sortir demain ? Il faut trouver quelque
chose pour y rester encore une semaine." Il
s'assit dans le lit, fit un effort et se mordit douloureusement au ventre. Ensuite
il examina la plaie, l'enduit de moutarde et sourit avec satisfaction. D'après
ses calculs, ça devrait suffire pour huit jours. Le saboteur enfila le
pyjama d'hôpital et partit chercher l'ingénieur en chef. En
essayant de ne pas faire de bruit avec ses pantoufles, il marcha à pas
de loup le long du couloir vers la chambre trente et un et regarda à l'intérieur
avec précaution. Sur deux lits, des malades dormaient, et sur le troisième
un homme entouré de dessins industriels était assis et écrivait
quelque chose dans un épais cahier. -
Hé voisin, si on faisait une partie de domino ? - proposa Karassev avec
désinvolture. L'homme fit non de la tête. -
Et si on jouait aux dames ? - l'espion ne se calmait pas. -
Non, - grommela l'homme. - Alors, peut-être,
des mots croisés ? L'ingénieur
ne dit rien. - Je peux vous enseigner des langues
étrangères, - dit l'agent 008 d'une voix éteinte. - Elle
pourraient vous être utiles dans votre travail. -
Excusez-moi, mais je n'ai pas le temps. - Qu'est-ce
qui vous occupe tellement ? - s'enquit Petr Vassiliévitch sans se gêner.
- Je vois que vous dessinez quelque chose. L'inventeur
regarda Karassev d'une manière expressive et remarqua, agacé : -
Je travaille. - Ca, il ne faut pas, - dit l'espion
d'un ton moralisateur. - On ne travaille pas à l'hôpital, on se soigne.
Les médecins s'occupent de vous sans ménager leurs forces. Et vous
n'obéissez pas au règlement. Je vais appeler le chef de service. -
Non, non, s'il vous plaît, ne le faites pas, - supplia l'ingénieur.
- Vous comprenez, je suis en train d'achever mes travaux sur une invention. J'ai
inventé un truc super à base de semi-conducteurs. Il va révolutionner
notre branche. On va damer le pion aux étrangers. -
Ah, vous êtes inventeur ! Ca change tout, - dit Karassev, l'air important.
- Et on ne vous protège pas ici ? - Mais
de qui me protéger à l'hôpital, - s'étonna l'ingénieur.
- Vous pensez... vous croyez qu'on pourrait voler mon invention ? -
Mais non, - Petr Vassiliévitch agita les bras - Quelle idée
! Ca ne passera par la tête de personne. Inventez et ne vous inquiétez
pas. Vous en avez encore pour longtemps ? - Environ
cinq jours. - D'accord, je ne vous dérange
plus, - se dépêcha le saboteur. - Travaillez, et moi, je vais monter
la garde au cas où un médecin viendrait. Karassev
ferma la porte solidement et se rendit à la salle des internes d'une démarche
de soldat démobilisé : - Je veux
sortir dans cinq jours, docteur. Le sixième
jour, Petr Vassiliévitch rendit le pyjama à l'économe et
reçut d'elle son complet ; il se changea et commença à se
promener dans le couloir en guettant le moment où l'inventeur resterait
tout seul dans sa chambre. Enfin, le moment tant convoité arriva. Les malades,
en soupirant et en gémissant, s'en allèrent dans les cabinets de
soins, l'infirmière sortit dans l'escalier pour fumer. Le saboteur fit
irruption dans la chambre avec l'impétuosité d'une grenouille de
courses et ferma la porte. Maintenant, il était seul à seul avec
l'ingénieur. - Voilà, je viens
vous dire adieu, - fit-il un sourire forcé. - Alors, vous avez fini le
travail sur votre invention ? - Imaginez-vous,
justement ce matin ! - s'exclama l'ingénieur. - Les dessins sont ici. -
Il tapota la table de nuit avec tendresse. - Ce soir mes collaborateurs viendront
pour les transporter à l'usine. - Félicitations,
- dit Karassev entre ses dents et il mit la main dans sa poche à la recherche
de son sinistre stylo. Mais il ne trouva que des éclats. Toute la poche
fut souillée de curare. Petr Vassiliévitch retira vite la main,
piétina sur place et dit ingénieusement : -
On vous appelle d'urgence faire une radio. J'en sors à l'instant. Je crois
qu'ils soupçonnent chez vous quelque chose de pas bon. -
Quoi, - s'étonna l'ingénieur, - on m'a déjà fait une
radio hier. - Ils n'ont pas pu garder la pellicule,
- l'espion hocha la tête, l'air désolé. - Les mites l'ont
rongée à trois endroits. L'ingénieur,
inquiet, sortit de la chambre en courant, et Karassev se précipita vers
la table du chevet, sortit les dessins d'un geste habile et les disposa sur le
lit. Ses mains ne tremblaient presque pas. Petr Vassiliévitch tendit la
main vers son appareil photo dissimulé dans un bouton, mais dans sa hâte
n'arriva pas à mettre la main dessus. Il détacha le regard des dessins
et regarda sa veste. Deux boutons avaient été arrachés avec
un peu de tissu. Le troisième, dans lequel il n'y avait rien, pendait à
un fil. James Bond devint violet de rage. Il coupa férocement le fil avec
ses dents et avala le bouton sans mâcher. Furieux, l'agent 008 envisagea
de passer à l'étranger l'économe de l'hôpital à
la place de l'ingénieur en chef, mais à ce moment l'inventeur entra
dans la chambre. Petr Vassiliévitch remit rapidement les dessins dans le
meuble et s'enquit sans ciller : - Alors, qu'est-ce
que la radio a montré ? Ivanov le regarda
avec suspicion, puis jeta un oeil dans la table de nuit et se calma. -
Vous avez confondu, - dit-il en haussant les épaules. - Ce n'est pas moi
qu'ils ont appelé, c'est un certain Karassev. &nbsn fer 8.
Le salaire des professions dites "intellectuelles" était trois
à dix fois moindre que celui des ouvriers, même non qualifiés 9.
Ancienne habitude russe, pratiquement disparue de nos jours 10.
Dans la famille russe, l'homme donne tout son salaire à sa femme qui gère
le budget, mais il cache quelques roubles pour son usage personnel 11.
En automne, les étudiants et les "travailleurs intellectuels"
devaient aller dans les kolkhozes pendant un à deux mois afin d'aider les
kolkhoziens à faire la recolte. Leur paye pour ce travail était
très petite 12. Chaque citoyen devait
être engeristré dans son commissariat de police et avoir dans sa
carte d'identité un tampon avec son adresse inscrite dessus. Sans cet enregistrement,
pas de travail ni de logement. |