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HUMOUR
Paul
Itolog
Cendrillon moderne
Cendrillon,
que ses camarades appelaient ainsi ironiquement parce qu’il
ne fumait que pour imiter les durs de la cité, et
qu’il laissait souvent sa cigarette se consumer en
cendres. Au début, ils avaient essayé “Cendrier”
jusqu’à ce que l’un d’eux trouve
Cendrillon, allusion à son peu de goût pour
la castagne.
Le père de Cendrillon n’était pas un
mauvais bougre mais le faisait bosser le plus possible de
peur qu’il n’aille “glander avec les petits
cons”. Comme il avait la malchance d’être
à l’aise dans ses études, il lui était
dévolu d’aider ses frères et soeurs
à faire leurs devoirs. Somme toute, il ne se considérait
pas comme malheureux, jugeant avec une lucidité inhabituelle
à son âge qu’en comptant bien on trouverait
de par le monde des millions d’enfants plus malheureux
que lui. Tout de même il apprécierait bien
un peu de temps libre pour “rêvasser”,
et la tendresse maternelle lui manquait depuis trois ans
que leur mère s’était barrée.
La concubine de son paternel avait de beaux nichons, mais
c’était une vicelarde, à son humble
avis que d’ailleurs personne ne lui demandait.
Un jour, alors qu’il lisait les informations nationales
du journal - son père se réservait les pages
sports et celle des faits divers, et interdisait à
quiconque de les lire avant lui - il lut que le grand bal
annuel dit “des débutantes” allait se
tenir à paris, comme chaque année, et que
des dizaines de jeunes filles chics s’y produiraient
vêtues de leurs plus beaux atours. Il songea qu’il
n’avait pas d’atours. D’ordinaire, ce
genre de fadaises l’ennuyait, mais il avait grandi
et était devenu un beau jeune homme plein de vigueur.
Son esprit vagabonda vers une merveilleuse salle de bal,
où un jeune homme séduisant et viril à
la fois - lui-même - vêtu de beaux atours loués
- valsait (une meuf lui avait donné des cours accélérés)
au bras d’une magnifique débutante. Il se demanda
pourquoi l’on appelait ces filles des débutantes
: venaient-elles d’apprendre la valse ou étaient-elles
débutantes en sexualité ? Et dans ce cas quel
comité vérifiait leur état de débutante
? Son esprit d’adolescent plein d’hormones mâles
s’égara quelques instants sur des pensées
triviales puis son romantisme reprit le dessus : c’était
dit, il irait à ce bal, quels que fussent les obstacles
qui se dresseraient sur sa route, comme un preux chevalier
pourfendant les murs de la ségrégation sociale.
Il obtint de son père l’autorisation de sortie
pour le samedi soir, en prétextant une séance
d’initiation gratuite aux sports de combats pour les
jeunes du quartier. Le paternel, qui désespérait
de faire de son fils un bon footballeur fut ravi de voir
poindre en lui les signes de la virilité, et lui
accorda quartier libre, lui recommandant simplement de ne
pas se saouler à “la troisième mi-temps”;
Cendrillon vit dans les yeux de son père qu’il
se remémorait avec nostalgie les beuveries de sa
folle jeunesse. Sa belle-mère fut autrement moins
crédule et, jusqu’au jour dit, il put lire
dans ses yeux méfiance et scepticisme. Fidèle
lectrice des magazines “people” et des pages
populaires, elle avait entendu parler de ce bal des débutantes
et avait maintes fois rêvé d’y envoyer
le fils de son premier lit, mais la vie n’est pas
un conte de fée, et nul héraut n’avait
jamais fait le tour des cités de banlieue en conviant
tous les jeunes gens en âge de se marier au bal donné
par les princesses européennes... il ne faut pas
rêver ! Aussi Cendrillon avait pris garde de ne parler
à personne de son projet, à l’exception
de sa marraine que depuis sa petite enfance il tenait pour
sa gentille fée. C’est elle qui lui avait dégotté
une boutique de location de costumes et donné sa
caution. De plus, par ses amies du club de gym, elle avait
fini par obtenir sinon une invitation, à tout le
moins des tuyaux sur la marche à suivre pour pénétrer
en loucedé dans la salle de bal au bras de son filleul.
Et c’est ainsi qu’en ce samedi soir féerique,
Cendrillon et sa bonne fée arrivèrent au bal
des princesses dans un taxi rutilant aussi beau qu’un
carrosse. Sa copine avait dit “faites une arrivée
somptueuse, gardez l’air hautain et sûr de vous”.
De la soirée, Cendrillon ne garde que le souvenir
d’une éternelle danse avec la fille d’un
conte, de surcroît actionnaire d’un groupe de
centres commerciaux ; actionnaire minoritaire seulement,
car leur château coûtait un max à entretenir,
mais tout de même, pour un semi-loubard de banlieue
c’était impressionnant. Et surtout, elle était
tellement jolie...
Les plus belles choses ont une fin et, sur le coup de minuit,
sa tante lui rappela qu’ils avaient du chemin à
faire jusqu’à la banlieue, et que son père
risquait d’être furax. Ils partirent donc précipitamment
; dans l’escalier Cendrillon perdit une boîte
de trois préservatifs qu’il avait emportés
“au cas où”. La belle princesse qui au
dernier moment l’avait vu s’en aller furtivement
ramassa ce que dans la pénombre elle avait pris pour
une chaussure, et rougit en voyant de quoi il s’agissait...
Les autres jeunes hommes lui parurent soudain falots, à
côté de ce mystérieux garçon,
vif et décidé, plein d’entrain et de
vie. Il fallait qu’elle le retrouve.
Son père sursauta lorsqu’elle lui fit part
de son projet, et s’écria :
- Ma fille, tu n’y penses pas ? Envoyer un messager
dans toute la banlieue pour y rechercher un inconnu à
marier, tu veux déclencher une émeute ? Mon
copain le ministre ne me le pardonnerait pas, il a déjà
assez à faire.
Sa mère se montra moins négative, mais ironique
:
- Ma fille, comment le reconnaîtras-tu ? Il s’était
manifestement transformé pour venir jouer les incrustes.
A l’heure actuelle, il doit de nouveau être
chaussé de vulgaires santiags ou de Nikes, gueule
de voyou et avant-bras tatoués ! Ce garçon
devait vraiment avoir une baguette magique dans le jean
pour t’avoir ainsi ensorcelée...
- Maman, ne sois pas grossière !
- Et ces préservatifs qu’il a perdus, tu veux
que j’aille les faire essayer à tous les jeunes
de banlieue ? Sans compter qu’il n’y a qu’une
seule taille... à moins que tu n’envisages
d’essayer toi-même toutes les baguettes magiques
de ces jeunes hommes vigoureux ?
- Ca va comme ça, maman, merci pour ton aide.
Et la belle princesse, inspirée par l’amour,
trouva elle-même la solution : elle fit paraître
une annonce dans tous les journaux “Au jeune homme
qui a perdu un objet très personnel le soir du bal,
appeler au...”
Après bien des appels grivois ou farfelus, la belle
princesse finit par retrouver son zonard de banlieue, et
après trois mois de rapports protégés,
ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. |