HUMOUR E.Sorokine
Diagnostic à l'ancienne L'ordinateur
émit un bourdonnement caverneux pendant une demi-minute,
clignota avec ses voyants rouges et verts, fit ensuite cliqueter
la machine à écrire intégrée
et enfin cracha d'une étroite fente ricanante le
diagnostic, imprimé sur un carton stérile:
"Névrose cardio-vasculaire. Continuer le traitement
prescrit précédemment". Et plus bas -
l'ordonnance, la même mixture avec le nom exécrable
"biocordénalinespécine".
"Encore ce diagnostic
débile, - pensa le jeune statisticien Koline, fixant
avec hostilité les sondes étincelantes, microphones,
capteurs avec les loquets, ressorts et autres équipements
automatiques qui, en obéissant aux yeux cellulaires
de l'ordinateur qui voit tout, l'auscultaient il y a un
instant, tâtaient, mesuraient et, semblait-il, le
reniflaient de la tête aux pieds. - Ces polycliniques
en libre service alors!"
Personne ne dira le contraire,
on gaspille trois fois rien de temps pour la visite: les
données personnelles sont conservées dans
la vaste mémoire de l'ordinateur; celui-ci en quelques
instants, après avoir écouté tes plaintes
et recueilli par électrodes les données des
biopuces, effectué les analyses rapides, compare
des dizaines de milliers des cas semblables et, en choisissant
un cas similaire, établit le diagnostic et propose
le traitement. Cette machine est plus érudite que
n'importe quelle consultation collégiale des médecins
les plus respectables.
Koline savait tout ça. Néanmoins, il ne faisait
pas confiance à l'ordinateur. Non, il pensait bien
que l'ordinateur-diagnoste ne pouvait se tromper à
cause d'une défaillance technique : il avait sûrement
des doubles circuits et les systèmes de contrôle.
Tout de même, il n'avait pas totalement confiance.
En effet, comment peut-on
remplacer l'art médical par des signaux électriques
transitant dans des circuits intégrés! Ce
n'est pas pour rien qu'il a lu dans un vieux manuel de médecine
pratique: "L'aspiration innée de l'homme à
aider et à compatir à ses semblables était
et doit être la première source de l'art médical".
Et la machine? Est-elle capable de compatir? Pourquoi, par
exemple, le coeur de Koline lui fait-il mal depuis deux
mois? Un coup il s'emballe comme un marteau piqueur, un
coup il bat si faiblement qu'il se mettait à prendre
son pouls - n'aurait-il pas disparu? Il y a un mois, l'ordinateur
a conclu: "Névrose cardio-vasculaire".
Depuis trois semaines Koline buvait une mixture amère,
et elle n'a pas aidé. Et voilà, maintenant
il faut continuer à prendre le même liquide
brun. Et quel nom - biocordénalinespécine!..
Koline ferma la fermeture
éclair de sa veste d'un coup sec et sortit de la
cabine en claquant la porte. D'ailleurs, il n'a pas réussi
à la claquer, les ressorts ont fonctionné,
et la porte fit juste entendre un ricanement réprobateur
dans son dos.
Dans le couloir, on voyait
un panneau lumineux: "Si l'ordinateur établit
le même diagnostic lors de votre deuxième visite,
vous pouvez vous adresser pour vérification au cabinet
médical." Plus bas, il y avait une adresse -
la rue d'à côté. Bon,
il faudrait y aller, décida Koline. En remontant
le col de sa veste, il sortit de la polyclinique.
"Qui sait si je n'ai pas un micro-infarctus caché",
- réfléchissait-il en marchant le long d'un
mur en blocs de verre bleus. Il n'aurait peut-être
pas dû aller cet été dans ces satanées
montagnes à trimballer en haut puis en bas ce très
lourd sac à dos? Il faudra en parler au cabinet médical.
Celui-ci se trouvait dans
un hôtel particulier tirant à sa fin. Arrivé
à la porte en chêne avec une plaque en cuivre,
Koline essaya en vain de trouver un bouton de sonnette.
Il n'y en avait pas. Mais un anneau rutilant pendait à
côté de la poignée. Incroyable, quelle
antiquité, s'attendrit Koline et tapa trois fois
avec l'anneau.
Des pas légers se firent
entendre derrière la porte. Quand elle s'ouvrit,
une jolie fille en blouse blanche courte apparut devant
le statisticien.
- Entrez, je vous prie! -
sourit-elle avec coquetterie à Koline, en l'introduisant
dans la salle d'attente. - Attendez une minute, le docteur
va vous recevoir.
L'ameublement de la vaste
salle d'attente avait l'air... pas vraiment ancien, comme
dans un musée, mais archaïque. Les fauteuils
couverts de quelque chose comme pluche - plutôt confortables,
d'ailleurs, - le tapis visiblement élimé,
l'abat-jour avec les pendentifs en cristal, sur les murs
les nature-morte dans les cadres dorés... C'est comme
ça, peut-être, qu'était meublée
la salle d'attente d'un médecin de province. Et quand
Koline entra dans le cabinet, le docteur avait justement
l'air d'un médecin de campagne. Barbe pointue, le
regard gentil et fatigué au-dessus du pince-nez...
- Alors, jeune homme, qu'est-ce
qui ne va pas? - demanda-t-il sur le ton de confiance.
Koline répéta
ce qu'il grommelait tout à l'heure dans le microphone
de l'ordinateur. Le docteur marqua quelque chose sur un
bout de papier.
- Et maintenant, mon ami,
déshabillez-vous, je vais vous ausculter. - Et le
docteur, en sortant un instrument démodé depuis
longtemps - le stéthoscope - mit les embouts caoutchouteux
dans ses oreilles. - Respirez... ne respirez pas... très
bien, c'est ça, parfait! Et maintenant, faites vingt
accroupissements!
"Voilà, - pensa
le statisticien, en s'accroupissant tout ému, - un
médecin de l'ancienne école conservé
par miracle. Il faut croire que ceux-ci, qui soignent à
l'ancienne, on les recrute pour aider l'ordinateur. Quelle
utilité peut avoir un consultant s'il t'envoie immédiatement
à la radio, à l'électrocardiogramme,
c'est-à-dire s'il imite la machine. Non, le deuxième
diagnostic doit être différent par principe
de celui de la machine..."
- Merveilleux, très
bien, - disait le docteur en auscultant Koline de nouveau.
Ensuite il tapota de ses phalanges la cage thoracique du
statisticien devant et derrière, examina les paupières,
regarda attentivement ses paumes, posa encore quelques questions.
- Vous pouvez vous rhabiller,
jeune homme. Infirmière, prenez ceci et faites une
ordonnance à notre jeune ami.
La fille sourit et, en prenant
une feuille sur la table, disparut dans la pièce
voisine. Quelques minutes plus tard elle apparut avec l'ordonnance.
Le docteur la lut et jeta un regard à Koline par-dessus
son pince-nez.
- Vous allez prendre ces comprimés,
jeune homme, et surtout - vous devez vous reposer un peu,
vous détendre. Vous êtes surmené, les
nerfs en ressentent... Pourquoi ne pas vous rendre, disons,
dans un zoo, regarder les animaux, faire un tour sur le
poney, enfin? Laissez tomber les occupations de tous les
jours, oubliez les soucis - et j'en suis certain: votre
coeur ne vous rappellera plus son existence.
Koline sortit de l'hôtel
particulier de très bonne humeur. Il jeta avec jouissance
dans la première poubelle venue l'ordonnance rédigée
par l'ordinateur. Et pendant ce temps-là, dans le
cabinet meublé à l'ancienne, le docteur disait
à l'infirmière:
- Tenez, rentrez sur la bande
perforée: "Névrose cardio-vasculaire,
deuxième visite". N'oubliez pas de mettre son
numéro... Eh oui, ces nouveaux appareils sont très
bien, ils font un diagnostic impeccable à distance!
Et tout ça en lisant les rayonnements électromagnétiques
dans le cerveau du malade. Et quelle rapidité d'action,
efficacité de tout les points de vue - la machine
a pris en compte que la biocordénalinespécine
a été prescrite pour la première fois
dans le centre du diagnostic sous forme de mixture, et maintenant
elle l'a prescrite sous un nom générique.
Et le zoo, le zoo - c'est elle qui l'a trouvé! -
et le docteur, très satisfait, essuya ses lunettes
avec une lingette stérile.
L'infirmière en mini-blouse
blanche sortit dans la pièce voisine. Quelque temps
plus tard l'ordinateur qui s'y trouvait avala la bande perforée
avec le nom du statisticien Koline, clignota avec ses voyants
et, content, émit un ronronnement caverneux.
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