HUMOUR
Alexandre Matline
2 = 1
À
Brooklyn, dans une école pour enfants surdoués
spécialisée en maths, se déroulait
un cours d'algèbre. C'était une classe avec
des enfants au-dessus de la moyenne à tous points
de vue – aussi bien par l’âge que par
leurs progrès dans l'acquisition des connaissances.
La voix des garçons commençait à muer,
les filles commençaient à se raser les aisselles,
et tous avaient avancé si loin dans la compréhension
des mathématiques, qu'ils connaissaient les tables
de multiplication jusqu'à celle de quatre. Et là,
ils s’immergeaient avec enchantement dans les profondeurs
froides de l'algèbre. Ils avaient déjà
appris que si a = b, alors b = a, et ça leur donnait
le sentiment d'appartenir à une élite et de
s'approcher d’une vérité absolue.
Le prof était
un homme un peu replet, d'âge moyen avec une calvitie
dépolie, des yeux tristes et ternes, et un accent
russe à couper au couteau. Il aimait passionnément
les maths et espérait transmettre cette passion à
l'un de ses imbéciles surdoués. Ses élèves
l'appelaient avec respect monsieur Zeytline (1),
et ses amis – simplement Borka (2)
Tseïtline (ce que les élèves, bien entendu,
ignoraient).
Vers le milieu du cours, quand les garçons en eurent
assez de jouer à la bataille navale, et les filles
de se mettre du vernis à ongles, le prof dit soudain
quelque chose qui attira leur attention.
- Maintenant, - dit le prof, - je vais vous prouver que
deux égale un.
La classe se fit calme, et le professeur, profitant de
la pause, ajouta :
- Celui qui trouvera l'erreur dans ma démonstration
aura un "A".
La classe se tut, effrayée par ce défi inattendu.
Dans ce silence soudain se fit entendre la voix aigüe
de l'excellente élève Brehman :
- Monsieur Zeytline, je pense que deux n'égale pas
un. Deux, c'est plus grand.
- Correct, - dit le prof. - Excellente observation. Deux
est effectivement plus grand que un. Mais vous devez le
prouver, c'est-à-dire démentir ma démonstration.
C'est clair ? Alors, commençons. D'abord supposons
que "a" égale "b".
Il se tourna vers le tableau et écrivit : a = b.
- Comment vous le savez ? - se fit entendre depuis une
table du fond la voix muante de l'excellent élève
Goysker.
- Comment je sais quoi ?
- Que "a" égale "b".
- Très bonne question, - dit le prof, maussade.
- Je ne le sais pas. Mais je l'ai admis. Si vous remarquez
bien, j'ai dit : supposons que "a" égale
"b".
- Supposons, que le directeur sur l'adjointe nous posons,
- dit l'excellent élève Rabounski, en jetant
sur la classe un regard triomphant.
La classe explosa de rire. Le directeur de l'école
était un homme d'un certain âge, l'adjointe
– une jeune femme, alors la classe apprécia
la blague de Rabounski à sa juste valeur.
Le prof attendit que la classe se calme et poursuivit :
- Multiplions les deux parties de l'équation par
"a". Nous obtenons…
Il écrivit a x a = a ? b, c'est-à-dire a2
= ab. La classe se taisait.
- Soustrayons des deux parties "b" au carré,
- dit le prof qui écrivit : a2 — b2 = ab —
b2.
La classe se taisait.
- Et maintenant… - dit le prof, ne pouvant retenir
un sourire heureux, - qui peut me dire ce que nous allons
faire ?
- Nous allons à la maison voir un match de hockey,
- dit l'excellent élève Rabounski. Il était
manifestement très en forme aujourd'hui.
- C'est juste, - dit le prof. - Mais pas tout de suite.
Il reste encore quinze minutes avant la fin du cours. Et
pour l'instant, continuons la démonstration. Qu'avons-nous
dans la partie gauche de l'équation ? La différence
entre le membre "a" au carré et le membre
"b" au carré, n'est-ce pas ? À quoi
égale la différence des carrés ? Elle
est égale au produit de la somme des membres multiplié
par leur différence. Et qu'avons-nous dans la partie
droite ? Le multiplicateur commun "b", que nous
mettons en facteur. Transformons l'équation. Il en
résulte…
Il écrivit : (a + b) (a — b) = b (a —
b).
- C'est clair ?
- C'est clair, - dit le blagueur Rabounski. - Linda Brehman
aime la somme des membres d'Alan et de Bob.
La classe fut de nouveau secouée d'une explosion
de liesse. Le prof comprit que cette fois-ci il n'y aurait
pas d'accalmie. Il ne disposait plus que de six minutes.
- Réduisons les deux parties de l'équation
par "a" moins "b", - cria-t-il en dominant
le bruit de la rigolade jubilatoire. - Il en résulte…
Il écrivit : a + b = b.
La rigolade ne cessait pas. Le prof continua d’écrire,
tout en criant :
- Comme "a" et "b" sont égaux,
remplaçons le "a" par le "b"
dans la partie gauche. Il en résulte…
Il écrivit : b + b = b, c'est-à-dire 2b =
b.
- Réduisons par "b". Résultat :
2 = 1.
En martelant le tableau avec la craie, il écrivit
en gros la dernière ligne et la souligna. La classe
se tut en fixant le tableau avec effroi. Même le voyou
Rabounski se calma momentanément. Le prof demanda,
sans cacher son triomphe :
- Alors, qui peut trouver l'erreur dans cette démonstration
?
L'excellente élève Linda Brehman leva le
bras et dit :
- Je sais où est l'erreur. L'erreur consiste dans
le fait qu'en réalité deux n'égale
pas un.
Le prof s'attrista.
- Exact, Linda, - dit-il en soupirant. - Tu l'as déjà
dit. Bien sûr, ils ne sont pas égaux. Donc,
il y a une erreur dans ma démonstration. Et vous
devez la trouver.
L'excellent élève Goysker se mêla soudain
à la conversation :
- Monsieur Zeytline, s'il y a une erreur dans votre démonstration,
pourquoi vous nous la montrez ? Nous sommes venus ici pour
apprendre les maths justes, et non fausses.
- C'est une idée remarquable, - dit le prof. - Il
s'agit d'un exercice. D'une blague. Si vous trouvez l'erreur,
vous saurez comment ne pas la commettre dans votre vie future.
La sonnerie retentit et les élèves se ruèrent
vers la sortie. Seule l'excellente élève Brehman
resta dans la classe.
- Monsieur Zeytline, - dit-elle en s'approchant du prof,
- c'est très bizarre que deux égale un. Est-ce
que c'est vraiment une blague ?
- Vraiment.
- Et en quoi consiste l'erreur dans votre démonstration
? En ce qu'en réalité "a" et "b"
ne sont pas égaux ?
- Si, si, ils sont égaux, - dit le prof en rangeant
ses affaires dans le cartable.
- Alors où est l'erreur ? Dites-le moi en secret,
monsieur Zeytline. Je ne dirai à personne que vous
me l'avez dit.
- Je ne peux pas, Linda. Ce ne serait pas honnête
par rapport aux autres élèves.
- S'il vous plaît, monsieur Zeytline! Je dirai à
personne, j'le jure !
- Excuse-moi, Linda, je ne peux pas.
- Vous êtes si méchant ! - glapit l'excellente
élève Brehman à travers les larmes.
- Je me plaindrai de vous à mon papa.
Elle s'élança hors de la classe, en claquant
ostensiblement la porte.
La journée
suivante passa tranquillement. Ni le prof ni les élèves
ne reparlèrent du perfide théorème
de la veille. À la fin de la journée, le prof
fut convoqué par le directeur de l'école.
- Salut, Boris, prends place, - dit-il. - Écoute,
qu'est-ce qui s'est passé hier dans ta classe ? Plusieurs
parents inquiets m'ont téléphoné. Ils
disent que tu traumatises les enfants.
- Hier ? - demanda le prof, en essayant de se rappeler
ce qu’il avait bien pu fabriquer d'horrible hier.
- Ah, oui ! Je leur ai prouvé que deux égale
un.
- Tu as perdu la boule ! - le directeur prit peur. - Comment
peut-on prouver de telles choses aux mineurs ! En réalité,
deux c'est bien plus grand que un !
- Je sais que c'est plus grand. C'était une blague.
Je voulais vérifier leurs connaissances de base en
maths.
- Est-ce que tu leur as dit que c'était une blague
?
- Oui.
- Alors ça va, - souffla le directeur, soulagé.
- Fais gaffe, tu dois être prudent. Sinon on va nous
traîner en justice.
Deux autres semaines passèrent, et la dangereuse
blague mathématique fut définitivement oubliée.
Aucun des excellents élèves (il faut dire
que tous les élèves de cette école
étaient excellents) ne s’en rappela et ne tenta
pas de la démasquer pour obtenir un "A".
La troisième semaine, le prof fut de nouveau convoqué
par le directeur de l'école. Il était sombre
comme un nuage. Après avoir fermé la porte
du bureau, il proposa au prof de s'asseoir et jeta devant
lui une lettre écrite sur un luxueux papier couleur
paille. La lettre émanait du cabinet d'avocats local
"Orkine, Sorkine & Dvorkine". Elle annonçait
:
"Notre cabinet représente les intérêts
des parents d'élèves de votre école.
Suite à l'incident qui a récemment eu lieu
dans la classe 7 pendant le cours des mathématiques,
nous souhaitons rencontrer le professeur, monsieur Zeytline,
pour recueillir son témoignage sur l'incident susmentionné.
Vous pouvez fixer le jour et l'heure de l'entretien. Bien
cordialement, A.Orkine."
Maître Orkine vint le lendemain après les
cours. Il fut accompagné de Sorkine, Dvorkine et
de deux secrétaires. L'entretien se déroula
dans le bureau du directeur. Le plus jeune des trois, maître
Dvorkine, posait des questions. Les autres notaient en silence.
Pour commencer, maître Dvorkine précisa le
nom, le prénom, l'adresse et l'année de naissance
du prof. Ensuite il dit :
- Monsieur Zeytline, veuillez répéter ce
que vous avez dit aux élèves pendant le cours
des maths le 5 septembre.
- Que deux égale un.
- Savez-vous qu'en réalité deux n'égale
pas un ?
- Pourquoi le pensez-vous ?
- Monsieur Zeytline, c'est moi qui pose des questions,
si vous le permettez. Admettez-vous avoir intentionnellement
induit vos élèves en erreur ?
- Je ne les ai induits nulle part. J'ai tout simplement
prouvé que deux égale un.
- De quelle façon l'avez-vous prouvé ?
Le prof prit une feuille de papier et durant une minute
répéta le théorème malencontreux.
Vers la fin, il réduisit les deux parties de l'équation
par "b", écrivit 2 = 1 et, sans sourciller,
souligna cette obscénité. Les trois juristes
et les deux secrétaires copièrent soigneusement
les calculs impudiques du prof. Un lourd silence s'établit.
Les avocats restaient silencieux sans se regarder.
- Je peux expliquer en quoi elle consiste, - ajouta le
prof avec empressement.
- Inutile, - dit maître Dvorkine. - Les élèves
vous ont-ils posé des questions ?
- Oui. Goysker a demandé, comment je savais que
"a" égale "b".
- Qu'avez-vous répondu ?
- Que c'était ma supposition.
- Bon. Sur quoi se basait-elle ?
- Qui – elle ?
- Votre supposition. Sur quelles bases avez-vous supposé
que "a" égale "b" ?
Le prof regarda le directeur, l'air suppliant. Le directeur
se tourna vers la fenêtre et se mit à contempler
la cour, où retentissaient les cris heureux d'excellents
élèves jouant au softball.
- Continuons, - dit maître Dvorkine. - Comment vos
élèves ont-ils réagi à votre
supposition sans fondement, suivie, comme on pouvait s'y
attendre, d'une démonstration erronée ?
- Rabounski a dit : "Supposons que le directeur sur
l'adjointe nous posons".
Le directeur remua dans son fauteuil et dit :
- Mes relations avec madame Lifshitz sont strictement professionnelles
et se basent exclusivement sur les intérêts
de l'école et de ses élèves. La grande
qualité de l'enseignement qui…
- Bien, - dit maître Dvorkine. - Quoi d'autre les
élèves vous ont-il dit ?
- Rabounski a également dit que Linda Brehman aimait
la somme des membres d'Alan et de Bob.
Les deux secrétaires se penchèrent un peu
plus sur leurs bloc-notes.
- C'est clair, - dit maître Dvorkine. - La réaction
de la classe prouve que les enfants ont été
traumatisés par votre démonstration irresponsable.
Les parents ont dit que ce jour-là les enfants sont
rentrés de l'école pâles et oppressés,
que pendant toute la soirée ils ont mal mangé,
et qu’ils se sont couchés tard. Plusieurs parents
ont dû recourir à une aide psychologique et
psychiatrique. Qu'avez vous à répondre, monsieur
Zeytline?
- Que ce sont des histoires, - dit le prof avec indolence.
- Boris, tu es fou, - dit le directeur en russe. Et il
ajouta en anglais : - Monsieur Zeytline voulait dire que
la pâleur des élèves s'explique par
le fait qu'ils ont réfléchi intensément
sur le problème, qu'il leur avait proposé
dans le but d'améliorer leur niveau de connaissances
en maths.
Maître Dvorkine voulut ouvrir la bouche, mais maître
Sorkine, jusque là silencieux, lui coupa la parole
:
- Où était l'erreur ? - demanda-t-il sans
aucune émotion.
- Voilà, - dit le prof en s'animant visiblement,
- dans la sixième ligne nous réduisons les
deux parties de l'équation par "a" moins
le "b", qui par définition égale
zéro. Or, on ne peut pas diviser par zéro.
Les élèves devraient le savoir.
- Qu'est-ce que ça veut dire "on ne peut pas"
? - dit maître Dvorkine, reprenant l'affaire en main.
- Monsieur Zeytline, nous vivons dans un pays libre !
- Voyez-vous, - dit le prof, - il y a une loi interdisant
la division par le zéro. Sinon nous obtenons une
infinité ou carrément dieu sait quoi.
- Une loi ? - demanda maître Dvorkine. - C'est une
loi locale ou fédérale ? A-t-elle été
adoptée par le Congrès ? Connaissez-vous son
numéro et la date d'entrée en vigueur ?
- Non, mais…
- Monsieur Zeytline, - dit maître Dvorkine avec condescendance.
- Ne vous donnez pas la peine d'expliquer. Avec maître
Orkine et maître Sorkine, nous nous y connaissons
en lois.
Sur ce, l'entretien prit fin. Maîtres Orkine, Sorkine
et Dvorkine et leurs deux secrétaires quittèrent
le bureau. Le directeur dit :
- Boris, comprends-tu ce que tu as fait ?
- Je peux me repentir, - dit le prof. - Tu veux que j'avoue
publiquement que deux n'égale pas un ?
- Maintenant ça ne servirait plus à rien.
Deux jours plus tard, le "New York Times" publiait
un article intitulé "Les problèmes de
notre système d'éducation sont un héritage
républicain". L'article était consacré
à l'incident dans l'école spécialisée
de Brooklyn. "L'épisode malencontreux qui a
eu lieu à Brooklyn - disait l'article - est le résultat
direct du financement insuffisant de nos écoles sous
l'administration Bush. Si aujourd'hui chaque table d’école
était équipée d'un ordinateur moderne
avec accès à une connexion haut débit,
les élèves auraient pu s'assurer d'eux-mêmes
qu'en réalité deux n'égale pas un."
Le prof fut licencié, et personne ne parla plus
de lui. On indiquait seulement qu'il s’était
mis à boire et avait trouvé un poste de prof
de boxe dans une école féminine privée.
Pendant ce temps, la tempête ne se calmait pas. Le
cabinet "Orkine, Sorkine & Dvorkine", au nom
des parents des élèves traumatisés,
entama une action civile contre l'école, en réclamant
six millions de dollars de dommages et intérêts.
Après de longues négociations avec l'avocat
de l'école, les parties décidèrent
de ne pas aller jusqu'au procès et se mirent d'accord
pour une somme de deux millions. Dont un million et demie
en espèces pour le cabinet "Orkine, Sorkine
& Dvorkine", et un demi-million pour les plaignants,
autrement dit les parents des élèves victimes
- sous forme de coupons de réduction de dix pour
cent dans les supermarchés locaux.
Le directeur invita les parents à une réunion.
- Mesdames et messieurs ! - dit-il. - Toutes mes félicitations
pour avoir gagné le procès contre l'école.
Votre victoire dans ce procès confirme encore une
fois l'équité de notre système judiciaire.
Malheureusement, notre école ne dispose pas du budget
qui nous aurait permis de vous payer deux millions de dollars.
Nous allons être obligés de nous mettre en
faillite, de fermer l'école et de licencier les professeurs.
Cependant, si vous voulez que vos enfants continuent à
recevoir leur instruction dans notre école, vous
pouvez prendre en charge le paiement des dommages et intérêts,
ce qui fera quatre-vingts mille dollars par famille. Avez-vous
des questions ?
- Oui, - dit monsieur Brehman. - Est-il possible de diviser
la somme par deux, afin que les parents et l'école
paient un million chacun ?
- Je crains que non, - soupira le directeur. - Un million
pour l'école est tout aussi inaccessible que deux.
Comme vous voyez, dans ce cas précis deux égale
tout de même un. Encore une fois – mes félicitations
pour votre victoire !
Il n'eut pas d'applaudissements.
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1. Prononcer [zaïtlaïn]. Cette
transcription ne respecte pas la prononciation d'origine
: [tseïtline].
2. Diminutif de Boris.
http://www.seagullmag.com/article.php?id=3049
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