HUMOUR Paul
Itolog
Le journal d'un estomac au régime Samedi après-midi
:
Eh ben voilà. On y est. Chaque année au printemps
c'est la même comédie. Elle commence un régime
et me met à la diète!
A la diète, moi, un prince de la gastronomie, un
estomac capable de distinguer une authentique saucisse de
Strasbourg d'une saucisse de Sabourre (du nom de l'inventeur
de la machine à bourrer les restes de viande) au
moment même où elle franchit ses lèvres
(la saucisse, si vous suivez bien).
C'est d'un égoïsme... car enfin, c'est elle
qui se met au régime, mais c'est moi qui souffre
et fait ceinture (du nom de la machine à serrer les
estomacs).
Tout a commencé insidieusement par une séance
de coiffure, à cause de dix petites minutes d'attente
(oui, la vie tient parfois à quelques minutes). La
voilà qui feuillette la pile de journaux. "Marie-Pâle"
fait sa couverture avec un mannequin en maillot de bain,
une femme si mince que de loin on la prend pour un parasol
replié planté dans le sable. suivent les habituels
reportages sur maigrir en dix jours, en cinq jours, en deux
jours, en cinq heures, etc. Vaguement culpabilisée,
voilà ma patronne qui abandonne "Marie-Pâle"
pour se jeter sur "Femmélique Actuelle".
Mais c'est pas mieux: un article titré Mince sana
in corpore salaud semble traiter de ces salauds de mecs
qui veulent des corps minces. Au final, le régime
à la mode cette saison semble être celui du
Dr Faidublé, un Canadien qui a remarqué que
les Esquimaux, habituellement en surcharge pondérale
avérée, maigrissent rapidement s'ils se nourrissent
exclusivement de petits dés de glace, en bannissant
la graisse de phoque et en fuyant le gras de baleine, lesquels
sont fermement déconseillés par le Dr Faidublé.
Bref, je crains le pire pour ce printemps...
Et ça ne rate pas: sitôt sortie du salon de
coiffure maudit, elle entre dans la première librairie
venue et achète le livre du Dr Faidublé qui
se vend comme des petits pains, ce qui est logique (à
cause du blé, si vous voulez tout savoir). Je vous
passe les détails horribles, il ressort d'une rapide
lecture des vingt pages - vendues au prix du caviar - que
les vertus des glaçons peuvent se résumer
en deux points clés : valeur calorique quasi nulle
et volume conséquent, qui est censé tromper
l'estomac (moi!). Croit-il vraiment, cet escroc, qu'un fin
gourmet comme moi va confondre un cube de glace avec un
carré d'agneau? Qu'il retourne à ses hot dogs
de cafétéria universitaire. Dimanche matin
:
Pas de croissants au petit-déjeuner... ça
sent la catastrophe. Fini les tartines beurrées de
l'hiver et les pains au chocolat des matins glacés,
point de chocolat chaud où trempe une généreuse
poignée de céréales multicouches (céréale+matière
grasse+miel+sucre). Ce premier dimanche de printemps est
placé sous le signe de la biscotte... (non beurrée,
sans confiture). Midi :
Nouveau prémisse des ennuis à venir - nous
nous contentons d'une salade et d'un oeuf dur. C'est la
saison des salades de saison, soit, les tomates du supermarché
sont presque fraîches malgré leur voyage depuis
les serres espagnoles pleines d'ouvriers agricoles polonais
sous-payés, elles sentent presque la tomate, mais
tout de même, ça va mal. Madame réfléchit,
se tâte, se pèse, se repèse, se soupèse
le pour et le contre: va-t-elle faire ce régime si
prometteur du Dr Faidublé?
Personnellement, je n'ai pas l'ombre d'un doute, pensez
: je la connais depuis qu'elle est née. Je sais qu'elle
va de nouveau faire souffrir son corps et son estomac, tout
ça pour séduire son hypothétique mec
de l'été, l'homme de sa vie qu'elle va rencontrer
- cette année, c'est sûr - au Club Méd
ou ailleurs. Ce n'est pas encore décidé, elle
doit questionner son astrologue à ce sujet : les
astres lui seront-ils plus favorables au Club Méd,
en voyage organisé ou au camping naturiste? Sur ce
point, j'ai un faible pour le camp naturiste, car l'absence
de maillot me laisserait espérer un régime
alimentaire moins strict... mais ce n'est pas moi qui choisis. Dimanche après-midi
:
Elle fait les cent pas (un vieux truc de ma patronne : ça
permet de réfléchir tout en travaillant les
cuisses et les abdos) puis elle ressort tous ses maillots
(mauvais signe) et les essaye un par un devant le grand
miroir. Moi je ne la trouve pas si mal que ça, à
poil, mais je ne suis qu'un estomac. Je ne peux même
pas lui parler. J'ai bien essayé pendant des années
de discuter avec son cerveau, mais dès le printemps,
il semble totalement disjoncté, obsédé
par les filles anorexiques des magazines. Souvent j'ai voulu
lui répéter ce que lui serine sa mère
:
- Ma chérie, au lieu de faire tous les régimes,
trouve-toi un mec qui aime les rondeurs!
- C'est pas des rondeurs, maman, c'est de la cellulite et
de la peau d'orange, avec un début de culotte d'éléphant.
Que voulez-vous répondre à ça? D'ailleurs,
un estomac n'a pas de voix. Tout ce que je peux dire, c'est
"j'ai faim!" Dimanche soir
:
Heureusement, ce soir, comme elle a ressorti dans l'après-midi
son tapis de gymnastique et son vélo d'appartement,
et qu'elle a sué sang et eau dessus, avec à
peine une salade et un oeuf dans le ventre, elle craque
pour un bon platas de nouilles à la sauce tomate,
au beurre et au gruyère, avec un petit steak pour
faire glisser les nouilles. Avant un bon régime,
il faut faire des réserves, c'est bien connu de la
gent féminine.
La nuit porte conseil: elle décidera demain (de mon
sort)
Lundi matin
:
Eh voilà! Ça y est! La cata! Elle est partie
au boulot sans bouffer! A peine si j'ai eu droit à
un thé vert avec une infâme sucrette.
J'ai beau gargouiller de plus belle, de beaux gargouillis
bien placés au moment où elle croise un mâle
de son entreprise, rien n'y fait. Je me tords de douleur,
j'alterne les gargouillements et les spasmes vicieux, j'envoie
des rivières d'hormones avec un seul et unique message:
- J'ai faim! A bouffer!
Enfin, sur le coup de dix heures trente, elle craque pour
une pomme et une barre de céréales pleine
de bonnes choses : deux noisettes, du sucre à foison,
du gras, du chocolat, un véritable festin
Mal
équilibré, soit, mais c'est si bon quand on
souffre comme je souffre. Lundi midi
:
Retour de la volonté: salade verte, yaourt au trifidus
hyperactif à 0% de rien. Lundi soir
:
Ca y est, c'est décidé: elle fera le régime
du Dr Faidublé.
Malheur! Ai-je donc tant bouffé pour cette infamie?
D'accord, j'en rajoute un peu : en fait, c'était
couru d'avance qu'elle allait le faire ce régime,
je le savais avant son cerveau.
Donc, lundi soir studieux, lecture approfondie du livre
du bon docteur, stylo en main, où j'apprends que
c'est toutes les deux heures que l'on m'infligera l'absorption
d'un glaçon, parce qu'il faut me tromper par la satiété!
Foutaises! En plus je déteste manger froid, ça
masque le goût des aliments, c'est indigne d'un épicurien.
Moi qui ne jure que par le cassoulet ou la choucroute, croient-ils
qu'un cube de glace va me tromper? Il a eu son diplôme
dans un igloo, ce docteur, ou quoi? Je suis sûr que
les Inuits l'ont foutu à la porte (de l'igloo), parce
qu'il les fatiguait avec ses histoires de gras de baleine
mauvais pour la santé.
Tandis qu'elle se concentre sur ces balivernes, je me fais
du mal en pensant à une choucroute-mayonnaise-riesling,
car je la connais: je ne verrais pas l'ombre d'une terrine
avant le mois d'octobre... L'été sera long. Mardi :
Glaçon-yaourt-glaçon-yaourt-radis-glaçon-yaourt+pomme-glaçon-yaourt-haricots.
Terrible journée, je n'ai pas l'habitude. Ca m'a
noué de partout. Les glaçons se sont collés
à ma muqueuse gastrique, j'ai perdu une fortune en
calories pour les faire fondre et les décoller. C'est
moi qui ai tout le boulot, et l'intestin n'a que de l'eau
à digérer, autant dire qu'il est au chômage.
Incidemment, vous avez peut-être remarqué que
le bon docteur, dans sa fine compréhension de la
nature humaine, accepte que l'on craque à volonté
sur les yaourts et les légumes maigres (ne me demandez
pas quels sont les légumes gras, je refuse de faire
du prosélytisme pour ce charlatan).
Malgré ces quelques extras autorisés pendant
ce régime, je peux vous dire que la colère
gronde de la bouche au côlon. Même le rectum,
si discret d'habitude que personne ne parle de lui, s'ennuie
à mourir, car il ne bosse plus qu'une fois par semaine.
La révolte du tube digestif dans son ensemble est
proche, ça va être sanglant, 1789, la prise
de la pastille n'est pas loin! Mercredi :
Piscine (bon pour les dorsaux et les pectoraux, eux-mêmes
bons pour le soutien du buste, lui-même favorable
à la capture des mâles).
Malaise à la piscine. Ma patronne, dans les bras
du maître nageur, a mis ça sur le compte d'un
yaourt avarié, la tricheuse. Elle sait très
bien que c'est la sous-alimentation et son cortège
de vertiges qui commence. Encore que s'évanouir pour
un oui ou pour un non peut attirer des hommes à la
recherche d'une faible femme, romantique, évanescente
et fragile. Mais c'est pas trop le genre de ma patronne,
en dehors de la saison des régimes. Jeudi :
JE VEUX BOUFFER!!! BOUFFER QUE JE VEUX!!! DONNEZ-MOI A MANGER!
J'EXIGE UNE COTE DE PORC!!! BOUFFEEEEEEEEEEER!!! Vendredi :
C'est pas possible, elle tiendra pas. C'est inhumain. Ce
Dr Faidublé, ce doit être le Dr Mengele réfugié
chez les Esquimaux (le froid l'a conservé). Vendredi soir
:
Dormir? Et puis quoi encore? Non, je la ferme pas, idiote
toi-même. J'ai faim. Je veux bouffer, tu comprends?!
Je n'ai rien à cirer de ton régime. Je-Veux-Bou-ffer!
Allez, vas-y, essaie de dormir!
A la rigueur, avec un petit sandwich jambon-beurre, je crois
que je pourrais envisager d'arrêter ces spasmes... Samedi :
La garce, elle tient le coup! Et elle essaye tous ses strings!
Incidemment, l'avantage d'un string, c'est qu'on rentre
dedans quelle que soit sa taille. C'est une sorte de taille
unique avec un élastique !
Par contre elle ne me semble pas satisfaite de son essayage
des maillots : elle a jeté au fond d'un tiroir son
seul monokini, comme s'il s'agissait de l'ultime recours...
C'est pourtant mignon, un monokini plein de trous et d'échancrures
bien placées... Samedi soir
:
Sortie, danse, alcool ! Ahhhh, c'est bon... enfin des calories
en pagaille. Le foie me fait dire qu'il n'est pas exactement
du même avis, et l'intestin - qu'il dégage
toute responsabilité en cas de diarrhée, mais
le bonheur des uns... c'est la vie. Moi je dois nourrir
l'organisme, au foie de balayer les toxines, chacun son
boulot.
Mmm, un peu d'alcool après cette horrible semaine,
ça glisse bien. Que le foie et l'intestin se débrouillent,
chacun ses emmerdes. Dimanche :
Toujours pas de croissant en vue. J'ai bien peur qu'elle
ne soit fermement décidée.
Quand je pense que j'aurais pu être l'estomac de Marianne
Sägebrecht... ou bien celui de mon voisin de palier
qui achète en douce des bouquins de cul... je peux
vous dire que les filles qui sont dessus et dedans (la chair
doit déborder) ne sont pas du même calibre
que les filiformes de "Femmélique Actuelle". Lundi, déjà
7 jours!
Les forces m'abandonnent, j'envoie désespérément
des messages d'alerte dans le cerveau:
- J'ai faim, cerveau! Fais quelque chose, on va tous crever!
- Quelque chose, mais quoi? - me répond cet idiot.
C'est avec le cerveau primitif que je communique, vous l'aurez
compris. L'autre, le conscient, m'est inaccessible. En outre,
il est tout entier sous l'emprise de cette névrosée...
impossible de le raisonner depuis qu'il a lu ce bouquin.
- Sais pas. C'est toi le cerveau, non? - lui rétorquai-je
Quel crétin ce cerveau primitif! Mon Dieu, que faire?
Encore un glaçon, suivi d'un yaourt. MARRE DU YAOURT!!! Mardi :
Je ne suis pas seul à souffrir: l'oesophage aussi
est en manque. Au déjeuner, alors que j'attendais
impatiemment la feuille de salade que la bouche avait mastiquée
trois minutes (la bouche aussi souffre), il s'est goinfré
toute la feuille! Il ne m'a rien laissé! A peine
quelques résidus de cellulose!
- Enfoiré! - lui ai-je dit, perdant ma politesse
habituelle, - c'est moi qui dois faire la digestion!
- Pas en situation d'urgence! - a-t-il osé me rétorquer,
arguant d'un obscur alinéa du code de survie qui
remonterait à la préhistoire: en cas de famine,
c'est chacun pour soi! Mercredi :
Cette nuit, j'ai rêvé d'un gigot d'agneau trempé
dans une fondue bourguignonne, et nappé de champignons
à la crème... Je me suis réveillé
en sursaut, j'ai spasmé, ça a réveillé
la patronne. Elle s'est levée, a mangé un
glaçon, puis un yaourt, et a fait passer ce festin
avec un grand verre de menthe à l'eau. Au moins,
la menthe était sucrée... ça m'a fait
du bien. Jeudi :
J'ai des trous de mémoire, sans doute une carence
en vitamines: je ne me rappelle plus le goût du croissant. Vendredi :
JE HAIS LE YAOURT. Samedi :
Je dépéris, j'ai rétréci: j'ai
difficilement digéré deux radis. Mes qualités
stomacales s'affaiblissent, je suis à peine plus
acide qu'un demi-citron pressé.
Ma fin - notre fin - est proche. Dimanche :
Une lueur d'espoir : elle est contente de sa séance
hebdomadaire d'essayage de maillots. Sa balance lui dit
des choses agréables à entendre. Elle a perdu
du poids (le contraire serait étonnant, le Dr Faidublé
a dû garder un camp de prisonniers dans une autre
vie...)
Maintenant que le plus dur est fait, peut-on envisager de
se taper un bon gueuleton?
Ohhh non: confortée par ces bons résultats,
la malingre jeune fille persiste dans son masochisme. La 3e semaine
:
N'est que souffrance, je vous épargne les détails.
Le moindre pruneau a eu du mal à passer, tellement
je suis serré, et a perturbé l'intestin derrière
moi, tant il a perdu l'habitude de travailler... La bouche
est sèche, j'ai le même calibre que l'oesophage,
l'intestin est vraiment grêle, le gros côlon
n'est plus si gros, et l'autre demande maintenant qu'on
l'appelle le retractatum. Vendredi :
Alléluia! C'est la délivrance! Fini le régime!
Mais tout à ma joie, j'ai oublié de vous expliquer
comment ça s'est passé.
Un collègue de travail l'a invitée au restaurant.
La naïve pense que c'est grâce à sa nouvelle
ligne élancée, mais je sais, moi, qu'il la
trouvait toute triste depuis quinze jours, et que la compassion,
conjuguée à l'effet de ses sécrétions
hormonales, l'ont poussé à l'action.
Résultat : un dîner en amoureux dans un restau
chicos.
Il lui dit qu'elle a beaucoup maigri, a-t-elle des soucis?
Des ennuis?
Elle ne répond pas que le seul ennui vient de l'incompatibilité
de ses mensurations avec les robes d'été des
catalogues, ou de l'antagonisme récent entre ses
maillots et son fessier, le romanesque doit accepter une
part de mystère. De fil en aiguille, elle comprend
son erreur et semble assimiler qu'il s'inquiète pour
sa ligne, qu'elle gâche sa silhouette à se
laisser ainsi dépérir.
Ces douces et sages paroles viriles remplissent leur office,
et enfin ma patronne regarde sur le menu autre chose que
les hors d'oeuvre! Je sens le fumet d'un bon poulet fermier
caresser mon pote la narine droite (je m'entends moins bien
avec la narine gauche, mais cela n'a rien à voir
avec l'histoire), et bientôt me voilà occupé
à faire fondre toutes ces merveilles de la nature,
mmmm... Enfin!
Malheureusement, elle s'empiffre tellement que je digère
difficilement toutes ces succulentes nourritures - fallait
pas me mettre au régime sec, j'ai perdu la forme!
Son compagnon a l'élégance de la ramener sans
tenter sa chance, devinant qu'elle n'est pas au mieux.
Voilà ce que c'est de faire des écarts de
régime inconsidérés : on rate une bonne
partie de jambes en l'air... et peut-être même
l'homme de sa vie..
Mais c'est la rancoeur qui me fait parler, je le sais. Le vendredi
suivant :
Ma patronne et moi sommes réconciliés, nous
remangeons comme des gens normaux, j'ai retrouvé
ma forme et je digèrerais un mouton entier! La vie
est belle!
Ce soir, son collègue l'a de nouveau invitée,
elle est resplendissante. Il me plaît bien ce type,
je sens que c'est le genre à lui faire visiter les
châteaux de la Loire, avec un guide gastronomique
dans la voiture. Les châteaux, à vrai dire,
je m'en tape, l'estomac ne fait pas dans le culturel, mais
je me suis laissé dire qu'il y avait tout du long,
dans les bois, quelques délicieuses auberges dont
la cuisine n'avait rien à envier à la douceur
des lits... En plus, si elle s'agite un peu au plumard avec
son jules après le repas, je n'ai rien contre, ça
facilite la digestion de secouer un peu toute cette bonne
chère. Enfin, nous verrons bien. Pour l'heure, ils
n'en sont qu'à commander l'apéritif.
Elle commande un muscat.
- Avec ou sans glaçons?
- Sans glaçons!!! - criai-je en plein restaurant.
Mais qui, dans un restaurant, écoute un estomac?
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