|
HUMOUR
Paul Itolog
Franglais
chez les ploucs
Être ou
ne pas être franglais, telle est la question, me dis-je
en contemplant nos poulets bilingues.
Certes, c'est
une métaphore : notre élevage de poulets de
ferme ne parle pas encore anglais. Quant à leur niveau
en français, ils en sont toujours au "cocorico"
à six plombes du mat, ou "côt-côt-codec"
dans les bons jours.
Pourtant, la culture
anglo-saxonne est parvenue jusque dans nos élevages
semi-industriels de la France profonde, je m'en vais vous
raconter comment.
Avant, dans la
boîte, l'organisation du travail était, comment
dire, désorganisée. La preuve : c'est moi
qui faisais passer les tests d'embauche, principalement
en me basant sur les signes du zodiac, parce que j'aime
bien la plongée. Comme en ce temps-là le mot
"déontologie" ne m'était pas familier,
et que le harcèlement sexuel ne m'évoquait
que les miaulements des chats qui m'empêchaient de
dormir à la saison de leurs amours, je regardais
surtout si j'avais des atomes accrochés avec la candidate.
De toute façon, dans notre job saignant, il y a beaucoup
trop d'hommes, et j'essayais à ma façon un
peu rustre de rééquilibrer la parité
hommes-femmes dans l'entreprise.
Mais un jour est
arrivé dans la boîte une drôle de bestiole
: un DRH. C’est le patron lui-même qui nous
annonça la nouvelle :
- Demain, le DRH
que j'ai engagé va arriver, tachez de lui faire bon
accueil ! - nous prévint-il, sceptique sur nos qualités
relationnelles.
Nourrir des milliers
de charmants poussins pour les zigouiller vite fait juste
après avoir joué avec eux, les avoir vus grandir,
ça ne développe pas forcément en nous
l'amour du prochain. Il se méfiait, signe qu’on
devait accorder au nouveau une certaine considération.
- C'est quoi un
DRH ? - se demanda chacun, à la pause café.
Il s'avéra
plus difficile que prévu de se renseigner.
Vous comprendrez
qu'attendre l'arrivée d'une chose inconnue, annoncée
par le patron avec un sourire ambigu, avait de quoi nous
faire flipper. J'en connais qui ont passé une nuit
blanche, des gaillards qui vous zigouillent un porc en sifflotant.
On a pensé à un inspecteur des fraudes, un
vétérinaire du contrôle sanitaire, un
agent de la Santé publique, des impôts, un
vérificateur de grippe aviaire, une dératisation
massive, à la huitième plaie d'Egypte, mais
rien ne faisait l’unanimité. Au petit matin,
nous étions exceptionnellement tous en avance au
boulot, la peur au ventre et deux questions à l’esprit
: c'était quoi un DRH ? Que venait-il faire ici ?
Après une
attente angoissante, l’estomac noué, les boyaux
serrés comme nos poulets dans les hangars, nous vîmes
une voiture arriver. Immédiatement, nous remarquâmes
une diablerie : elle avait le volant à droite ! L'engin
s’arrêta, presque normalement. Un homme en descendit,
mais par la droite... Un type jeune, deux bras deux jambes
une tête, banal si ce n'était un air supérieur
et conquérant.
- Daniel ! - m'écriai-je,
car je venais de reconnaître Daniel, un copain d'enfance
du village voisin qui avait disparu depuis quatre ans.
- Dan, appelle-moi
Dan, ou Danny, - me répondit-il, surpris.
Il m'avait semblé
qu'il me reconnaissait, mais ses quelques mots me firent
douter. J'étais pourtant sûr que mon pote s'appelait
Daniel. S'agissait-il d'une méprise, d'un sosie ?
Ou est-ce que je perdais la boule ? Cette dernière
hypothèse ne m'aurait pas surpris outre mesure, mais
il me rassura aussitôt :
- Oui, oui, salut
Serge, c'est bien moi : Daniel ! Mais à mon école
supérieure, ils m'appelaient tous Danny, je m'y suis
habitué.
- T'avais pas
fini l'école ? Je croyais que t'avais même
eu une mention ?
- Oui, mais j'ai
fait du rabiot ! J'en ai repris pour quatre ans, ils m’ont
appris à optimiser mon potentiel, c'était
trop cool !
Là j'ai
senti à quel point cette mystérieuse école
l'avait changé : on ne comprenait plus tout à
fait ce qu'il disait. C'était bien le Daniel, mais
c'était aussi Dan, un inconnu.
- Super ta voiture
! - dis-je pour meubler.
- C'est pas une
voiture, c'est un concept-car, - me reprit-il d'un ton qui
me fit comprendre que malgré la ressemblance frappante
de son véhicule avec une bagnole, c'était
très différent.
Je le guidai vers
le bureau du patron en papotant. Nous longeâmes une
basse-cour annexe où quelques volatiles s'agitaient,
probablement eux aussi effrayés par l'arrivée
du concept-car.
- Ils sont bizarres,
vos poulets, - me dit Daniel, - ils seraient pas un peu
borderline ?
- Mais Daniel,
c'est pas des poulets : c'est des canards !
J'expliquai à
un Daniel gêné d'avoir montré qu'il
n'avait gardé qu'un vague souvenir de la campagne,
que mon pote Marcel élevait quelques animaux de ferme
en plus pour le patron. C'était une nouvelle preuve
que son école lui avait lavé le cerveau :
après une enfance à la campagne, confondre
des canards avec des poulets borderline ! Une race que je
en connaissais d'ailleurs pas, probablement chétive.
On a vite appris
que le nouveau était un cousin du patron, mais par
contre nous ignorions toujours ce que voulait dire "DRH"
sur sa porte, et personne n’osait le lui demander,
ni à lui ni au patron.
Marcel, qui a l’esprit vif, trouva une manière
de se renseigner assez finaude :
- Chef, comment faut-il vous appeler, chef ou DRH ?
- Monsieur le directeur, ça ira, - a répondu
le nouveau.
On s’est
dit : bravo Marcel, le D, c’est pour "directeur".
Restait R et H.
Devant un bon
café, on a conclu qu’il devait s’appeler
Raoul H., mais après une minute de réflexion,
pour montrer que je pesais mes mots, je leur ai dit que
ça ne collait pas, puisqu’il s’appelait
autrefois Daniel, et aujourd’hui Dan - ou Danny. Mon
savoir me rapprochait un peu des chefs, et ça impressionna
mes collègues. Ce n’est qu’une semaine
plus tard, lorsque la boîte fit paraître une
petite annonce "Cherche secrétaire pour service
de ressources humaines", que Marcel eut la révélation
: la boîte avait maintenant un nouveau service, les
ressources humaines, avec le directeur
qui allait avec.
Mais revenons au lundi de son arrivée. Il avait la
pêche : à peine les présentations finies,
qu'il annonçait du nouveau :
- Briefing à onze heures !
Le problème, c'est qu'on ne savait pas ce que c'était.
Marcel, finaud, a fini par faire remonter ses souvenirs
de service militaire en émettant l'hypothèse
qu'il s'agissait d'une réunion. Il nous a tirés
d'un mauvais pas. Rater la première réunion
de notre chef nous aurait fait passer pour des prétentieux.
Onze heures,
donc, tous présents dans l'unique salle de réunion
de l'entreprise, pratiquement la seule sans poulets !
Le patron lui-même lui fit
l'honneur d'un discours d’arrivée, dans lequel
il apparut en gros qu'il l’avait recruté pour
insuffler du dynamisme à la boîte, par l’intermédiaire
d’un cabinet de chasseurs de têtes qui avait
choisi Danny parmi des dizaines de brillants candidats,
c’est dire la chance qu’on avait...
- Heureusement qu’ils n’ont pas envoyé
que la tête ! - rigola Marcel, s’attirant un
regard courroucé du patron.
Danny a ensuite pris la parole. On a compris a demi-mot
qu’il nous trouvait sympas mais un peu ringards, et
qu’il allait "booster" l’entreprise
par des méthodes modernes.
- J’ai fait des maths modernes à l’école,
- récidiva Marcel en chuchotant, - j’en ai
un mauvais souvenir...
Le patron sortit et nous laissa seuls avec Danny pour la
suite.
Celui-ci entra vite dans le vif du sujet. Il était
là pour bosser : il nous annonça qu'il y aurait
un briefing chaque lundi à neuf heures. Ce fut sa
première décision chez nous. Ce mot lui plaisait
tellement qu’à mon avis, il rêvait d’un
briefing chaque matin mais ne voulait pas commencer trop
fort... Il nous a quand même collé un debriefing
le vendredi soir. Passé un bref moment de panique,
on a compris que c'était aussi une réunion,
mais à l’envers, pour voir dans le passé
ce qu’on avait déjà fait. Ca chamboulait
un peu nos usages, parce qu'habituellement, notre petite
réunion du vendredi à la pause café
traitait surtout de prospective, à savoir comment
allions-nous occuper le week-end à venir : pêche,
chasse ou champignons ? Le plus souvent d’ailleurs,
on s’accordait pour le café du coin.
A la fin de la réunion, il nous a cloués d’une
phrase incompréhensible :
- Je dois faire un check-up de la boîte, montrez-moi
vos process !
Un grand silence
se fit dans la salle. On s'est tous figés comme des
statues dans la position où on était, certains
avec un regard pensif, concentré, presque intelligent,
d'autres l'œil fixe et ahuri. Faut savoir que nous
autres, avec le caquètement incessant des poulets,
on est pas habitués au silence. Alors vous imaginez,
ce lourd silence pendant la réunion, ça nous
a vite angoissés. Heureusement, avec les 20 000 poulets
pas loin, leur bruit de fond qui parvenait jusque dans la
salle de réunion nous apaisa un peu. Mais personne
n'osait ni parler ni bouger un cil. Personnellement, j'avais
bien mon idée pour le check-up, mais je ne voyais
pas du tout ce que pouvaient bien être nos process,
et pourtant je pensais tout connaître de la ferme.
Il les avait peut-être amenés avec lui ? Non
: il avait bien dit "vos process".
Il a dû lire dans nos yeux hagards et notre tétanie
contre nature que le message n'était pas passé
:
- Faites-moi visiter l'entreprise ! Montrez-moi vos farm
chickens.
- Aaahh ! - soufflèrent cinq
ou six voix dont les propriétaires venaient de reprendre
leur respiration là où elle s'était
arrêtée trente-cinq secondes plus tôt.
On lui a donc fait faire le tour du propriétaire,
fiers de lui présenter nos installations :
- 20 000 poulets, 1 800 hectares de bâtiment, et on
a le label, nous, nos poulets ont accès à
un parcours en plein champ, c'est pas de l'élevage
intensif de poulets de chair industriels qui tiennent pas
sur leurs pattes et sont toujours malades ! Chez eux, ils
viennent à maturité en 33 jours, quand ils
meurent pas de mort subite avant... 22 poulets au mètre
carré qu’ils ont ! Alors que chez nous, c’est
60 jours, avec parcours de santé tous les jours,
obstacles à franchir et perchoirs ! On fait du hors
sol, mais de qualité. Nos poulets ont les os solides
!
Bref, on lui faisait l’article en lui montrant nos
hangars, fiers comme des arbalètes, même si
on est pas des flèches.
- Vous ne faites que du poulet de Bresse ?
Marcel crût
y voir vu comme une critique, parce qu'on était à
mille kilomètres de la Bresse :
- Et alors ? C'est de la délocalisation,
de la mondialisation française, c'est tout, et c'est
toujours du poulet de Bresse ! - se défendit-il.
- Non, je voulais dire : vous n'avez jamais songé
à faire d'autres espèces, comme du Rhodes
Island, du Sussex, de la Bleue de Hollande ou du New Hampshire,
par exemple ?
- Non. On fait du poulet français, nous.
- Mmm.
On sentait dans ce "mmm" qu'il considérait
les variétés anglaises comme de meilleure
qualité, plus robustes ou plus aptes à l'export,
mais qu'il ne voulait pas heurter nos sensibilités
dès le premier jour.
Car ce n'était que le premier jour. On a vite compris
que le vent du modernisme allait décoiffer la boîte.
Danny avait été transformé par son
école supérieure.
Il en était
revenu tout imprégné de culture euroanglaise.
Déjà, il parlait pas vraiment français,
mais disons une sorte de franglais européen, si j’ai
bien compris, et il avait des conceptions venues du nouveau
monde (nous, étant l’ancien).
Il est si différent que même le connaissant
depuis l’enfance, j’en suis venu à douter
qu’il soit réellement Français, tant
il se vante que son père et sa mère soient
anglophones.
Ceci dit, on doit lui reconnaître une certaine logique
: si on va dans une école supérieure, c'est
pour devenir supérieur.
Bien que l’on ait été amis, dès
la deuxième semaine il m’a enlevé une
de mes prérogatives : les entretiens d’embauche
avec les rares candidates qui postulaient chez nous, activité
qui pimentait ma vie et rendait plus doux le caquètement
des poulets, lesquels, soit dit sans offenser la France,
sont de moins bonne compagnie qu'un chien ou un chat. Si
je ne craignais pas d'être malotru, je dirais que
discuter avec des poules me faisait supporter les poulets.
- Tell me Serge,
plus question de ne tester que des candidates, le fun c'est
fini... Ce n’est pas, comment dire, politically correct.
OK ? Great. You know, Serge, le choix du team, c’est
justement le job du DRH. Finished le face to face !
- Fesse à
fesse ? ! Non, quand même pas, en tout cas jamais
au premier entretien, je sais me tenir.
- Face à
face, triple buse ! Vous ne parlez donc pas anglais, par
ici, comme le reste du monde ? - s’indigna-t-il.
- Avec les poulets,
on a pas trop l’occasion.
Maigre consolation : je ne fus pas le seul perturbé
par notre DRH...
On avait un comptable, diplômé en gestion d'entreprise
; eh bien il l'a viré au bout de trois semaines pour
engager à sa place un diplômé en management
(qui se trouve être son cousin).
- C'est plus porteur pour l'international, - s’est-il
justifié devant le patron, que je trouvais un peu
trop subjugué par son nouveau DRH, dont il admirait
les restructurations avec les mêmes yeux bovins qu'il
avait eus pour sa nouvelle bagnole.
Marcel et moi étions les plus futés de la
boîte, ce qui n'était pas forcément
un exploit. Et Danny, qui lançait un projet par semaine,
songea soudain à nous envoyer à tour de rôle
faire un stage dans la City de Londres (c'est la ville de
Londres), ce qui ne m’emballait pas outre mesure,
rapport à la mauvaise réputation de leur cuisine
et de leur climat. Je tenais à mon cassoulet du dimanche.
- Enfin, Daniel, Danny, tu te rappelles
pas que j'ai toujours eu zéro en anglais, rapport
à mon accent incompatible avec la phonétique
anglaise ? L'école a mon dossier, ils pourront me
fournir une attestation, et le toubib peut me faire un certificat,
rapport à ma dyslexie de l’enfance : paraît
que l'anglais est très dangereux pour les dyslexiques,
ça risquerait de me faire rechuter... - lançai-je
d'une traite comme un cri de désespoir.
Fort heureusement,
j'avais involontairement touché un point sensible
: son école supérieure l'avait averti des
conséquences d'un procès sur les finances
d'une entreprise américaine, et une rechute de ma
dyslexie à cause d'un stage in the City pourrait
s’avérer désastreuse, vu que les sujets
de conversation sont rares de par chez nous et qu'on en
parlerait dans tous les cafés du coin. Peut-être
même l’affaire ferait-elle la une du canard
local, Le Poulet du jour.
- Mmm, on va plutôt t'orienter vers un séminaire
de motivation.
Je fus soulagé, mais seulement momentanément,
car j'avais remarqué que lorsque Danny voyait un
de ses projets contrarié, il redoublait d'efforts
dans ses innovations. Depuis son arrivée, nous vivions
donc dans un état de stress proche de celui de nos
poulets, ce qui était le monde à l'envers.
Allions-nous devoir aussi nous gaver d'antibiotiques et
de nourriture énergétique ? Un employé
était déjà en arrêt de travail
pour dépression. Coïncidence ?
Danny avait entre-temps fait connaissance avec Robert, le
représentant de la boîte, de retour d'une de
ses longues tournées.
- Vous connaissez
tous Robert, - commença Danny au briefing, - désormais
nous l'appellerons Bob, c'est mieux pour l'export (l'export,
c'était l'obsession de Danny), et n'utilisez plus
le mot représentant, ça fait ringard : Bob,
c'est notre commercial, c'est un tueur !
Sur le moment, je n'ai pas compris pourquoi il disait que
Bob était un tueur, vu que c'était nous qui
nous occupions des poulets, et que Robert (Bob) avait horreur
du sang. La réponse ne viendrait qu'un mois plus
tard.
Les réunions
- pardon : les briefings - étaient donc maintenant
quasiment bilingues, franglais pour tous, pour qu'on soit
prêts quand l'entreprise se positionnerait à
l'international. J'aime autant vous dire que les briefings
du lundi étaient devenus une véritable torture.
Pourtant, au début on s’était appliqués
pour faire plaisir au patron et à son protégé.
Entre nous, ça allait à peu près, c'était
surtout Danny qu'on avait du mal à comprendre :
- Qu’est-ce
que vous avez comme hardware ? - demanda-t-il brusquement.
- Ici, y en a
pas, mais j’ai du hard à la maison, - répondit
Éric en se grattant la tête, signe de sa bonne
volonté à dépanner Danny d’une
cassette ou deux.
- Non, - s’empourpra
Danny, rouge de confusion. - Où est votre hardware-software
center ? - rajouta-t-il.
Nous supposâmes
avec sagacité qu’il avait voulu préciser
sa pensée, néanmoins celle-ci ne nous apparut
pas dans toute sa clarté.
- Montrez-moi
votre salle d'informatique !
- Aaahh ! - lancèrent
quatre têtes soulagées, dont la mienne, ravies
de comprendre ce que voulait notre nouveau chef.
Nous nous levâmes
tous ensemble, nous battant presque pour l’honneur
de guider notre DRH vers son Saint-Graal, le grand placard
où nous rangions le matériel inutilisé.
Notre enthousiasme était aussi grand que le fut sa
déception, quand il fit face au cagibi où
gisait ce qui pouvait rappeler un ordinateur, empilé
entre un tabouret et un aspirateur.
- C'est le vieux
PC du fils du patron, - précisai-je, histoire de
meubler le lourd silence et de chasser l’expression
de zombie marabouté qui lui paralysait le visage
depuis une bonne minute.
- Personne sait
s'en servir, - ajoutai-je bien inutilement, car il devait
s’en douter.
- Faudra updater
les drivers... - marmonna-t-il en sortant de sa transe.
Une fois tous
revenus dans la salle de briefing, Danny s’était
repris et avait recouvré son self-control. Il s’adressa
à moi parce que les copains m'avaient désigné
comme responsable informatique de la ferme.
- Faudra aussi
des firewall, parce qu’on va faire du prospect à
l'export.
- On a un vieil
extincteur à côté de la machine à
café, - que je lui rétorque sans me démonter,
parce que si le sens de sa première remarque m’avait
échappé, j'avais quand même compris
le coup du mur en feu.
C'est comme ça
que, petit à petit, notre cadre de travail s'est
modernisé. Par moments, ça finissait presque
par nous plaire, comme une brise qui apporte la fraîcheur
du large. C'était un peu du grand business qui soufflait
sur notre cambrousse. On se sentait tout fiers.
Par exemple, le panneau des petites annonces, qui nous servait
surtout à punaiser des annonces locales, comme "Donne
chatons adorables, demander à Mireille", était
devenu la (ou le ?) newsletter de la boîte, sur lequel
on punaisait nos mails. La cantine s’était
transformée en self, mais heureusement c'était
toujours aussi bon, alors on avait aussi adopté ce
changement minime sans rechigner.
Danny tenait beaucoup à ce que les employés
soient dynamiques, aussi tout le monde dut faire du sport,
même ceux qui avait un travail physique et qui n'ont
pas trop aimé ces nouveautés : avant, on venait
au boulot en vélo pour être en forme, maintenant
on joggait pour performer, ce qui n'était pas pratique
parce que certains devaient courir tout en poussant leur
vélo. Finalement, ceux-là ont été
dispensés de jogging, preuve qu'il restait quand
même un peu de bon sens à la française,
à ce jeunot de Danny (mon cadet d’un an).
- Le challenge, - expliqua-t-il, - c'est d'avoir une boîte
avec des employés au top du top, en forme et happy.
Pour le top du top, y avait du boulot ... de toute façon
il n’y avait qu'un seul étage.
A la pause, pareil, tout a changé : je bouquinais
des polars pépères, je me mis à lire
des best-sellers, surtout des thrillers sur des serial killers,
en dégustant des cookies.
Il tenait aussi
beaucoup à respecter la réglementation, ce
qui n'était pas forcément notre priorité
naturelle. Il a tenu à indiquer partout "non
fumeur", et ce précisément dans les endroits
où on clopait ! C'était pas très malin,
il aurait pu les mettre ailleurs, en plein champ par exemple,
où ça aurait peut-être marché
comme épouvantail à moineaux, un problème
autrement plus important à nos yeux. Donc, il nous
parla d'afficher "No smoking" dans chaque hangar
- tous rebaptisés "box" par la même
occasion.
- Nos poulets savent pas lire l'anglais ! - que je lui lançai.
Évidemment,
je plaisantais. Soit il ignorait qu'on pouvait blaguer à
la campagne, soit il nous prenait vraiment pour des buses,
parce qu'il s'est alors lancé dans une véritable
dissertation sur la mondialisation et la barrière
des langues en Europe, avec force exemples très imagés
:
- Si un jour
vous avez un plombier polonais, ou un ouvrier agricole roumain
qui vient bosser ici, pas besoin de traduire : avec un panneau
en anglais : il comprend de suite !
Il était si enthousiaste que je n'ai pas eu le cœur
de lui faire remarquer qu'un hiéroglyphe représentant
une cigarette barrée aurait suffi, faut pas décourager
les jeunes.
Ouais, je sais ce que vous pensez, tout ça ce sont
des bricoles. Mais je plante le décor, je vous raconte
le changement de l'ambiance générale, car
vous vous en doutez, il n'allait pas s'arrêter là,
il y a eu de gros coups.
Un de ces évènements
qui ont fait chatter - "jaser" disons-nous maintenant
qu’il nous a quittés - ça a été
quand on a créé un think tank. Un jour, de
but en blanc, il nous a lâché une de ces phrases
absconses dont il avait le secret :
- Où est-ce que vous réfléchissez aux
concepts ?
Comme d'habitude, on a pas compris ce qu’il voulait
dire, mais quand il a traduit « aux nouveaux produits
», on a unanimement répondu :
- A la cafét’, ou des fois devant un bon café.
Devant son regard un peu méprisant, on s’est
sentis petits.
- On va créer un think tank ! - a-t-il lancé,
enthousiaste.
- ???
- Un comité de réflexion.
- Ah.
Il nous a demandé qui étaient les plus créatifs
dans la boîte, les plus imaginatifs. Il commençait
à prendre l’habitude de traduire le premier
mot qui lui venait à l’esprit par un autre
plus à notre portée. Parce qu’il a vraiment
une drôle de façon de parler : je pense que
dans son école de DRH, beaucoup de professeurs devaient
venir d’Angleterre ou des Amériques, alors
forcément ils ne maîtrisaient pas bien le même
français que nous.
Marcel a été nommé membre du think
tank grâce à son imagination et à son
esprit vif, et moi parce que j’étais copain
avec Marcel. J'étais pas trop emballé par
cette histoire de comité, parce que je craignais
que ça ne créé des jalousies. On savait
déjà qui étaient les plus malins, mais
les voir siéger dans un comité, avec la prime
qui va avec, ça pouvait mettre une sale ambiance,
de quoi couler une boîte comme la nôtre, en
pleine expansion (6 hangars pleins de poulets, et de bonnes
touches à l’export). Mais le DRH appelle ça
de la motivation, de la stimulation, de l'émulation.
Quelques semaines après, notre jeune DRH était
content de nous et de lui-même.
- Maintenant, je commence à sentir de bonnes vibrations
dans la boîte, de l’énergie positive.
Comme il n’avait pas traduit sa phrase, on s’est
demandés s’il parlait du radiateur. C’est
vrai que depuis qu’on avait changé l’ancien,
c’était beaucoup plus énergisant l’hiver.
Même Marcel, membre titulaire du think tank, n’a
pas trop su nous expliquer le truc des vibrations à
énergie positive : il s’est rattrappé
en dissertant sur l’esprit d’entreprise qui
soufflait sur la boîte.
Ca y est, on s’est dit, voilà
que Marcel y cause comme le DRH ! Parole, c’est peut-être
contagieux ? Une énergie qui souffle, moi je connaissais
que le vent, mais j’ai fermé mon clapet parce
que j’avais deviné que c’était
pas ça.
Cette émulation,
cette motivation des troupes, cette saine concurrence (moi
aussi je travaille mon vocabulaire), a tourné à
la franche jalousie quand la nouvelle secrétaire
du service des ressources humaines est arrivée. Une
lointaine cousine à lui, qu’il nous l'a présentée.
Elle était très, très stimulante, et
l’esprit d’entreprise a soufflé fort
ce jour-là. On ne parlait que d’elle devant
la cafetière électrique, pardon : dans la
salle de conférence. Y avait soudain pas mal de monde
qu’aurait bien voulu travailler au service des ressources
humaines, mais malheureusement, il n’y avait que deux
postes : le DRH et Sophie, sa secrétaire (pardon,
assistante).
Sa folie d'embauche ne semblait pas connaître de fin,
car à la réunion suivante - pardon, au briefing
suivant (je ne m'y ferai jamais), il parla de recruter un
nouveau commercial, à la surprise générale.
- Mais, - osais-je, - Robert (pardon, Bob) fait du bon boulot,
est-ce qu'on a vraiment besoin de ?..
- Bob est bien, et il n'est pas question de le licencier,
- se hâta-t-il de préciser, - mais ce n'est
pas un tueur.
Apparemment, il s'en était aperçu. Mais on
ne comprenait toujours pas le problème.
- Maintenant que j'ai remis la boîte sur les rails,
elle va décoller à l'international (personnellement,
je n’ai jamais vu un train décoller, mais je
gardai bouche cousue, comme chaque fois que je flairais
un gros coup), il nous faudra un commercial capable d'affronter
le monde, un tueur, un vrai killer !
- 9h 30, - répondit machinalement Éric, qui sommeillait.
- Killer, ça veut dire tueur ! - s'énerva
Danny, qui eût certainement préféré
avoir des collaborateurs fluent english au lieu de la bande
de paysans qu'on était.
- Ici, boss, on est tous des tueurs, - intervint Marcel,
- pas plus tard que ce week-end j'ai tué le cochon
!
- Mais vous parlez
anglais comme une vache espagnole ! - rugit Danny, out of
control pour la première fois depuis son arrivée.
- Il nous faut un tueur anglais !!!
Malheureusement
pour lui, le patron fut moins enthousiaste à l'idée
d'un troisième recrutement en deux mois, et reporta
l'embauche de ce killer anglais à une forte croissance
de l'export.
- Vous faites un super job, Danny, mais on va attendre un
peu, OK ?
D’ailleurs
cette histoire de tueur était très exagérée,
on sous-traite l’abattage des poulets à un
abattoir moderne : dix mille poulets à l’heure
de zigouillés, ça c’est des tueurs !
Mais Danny était toujours stimulé par l'adversité
: pour lui, un échec ou un revers de fortune était
seulement un nouveau challenge. Il ne manquait pas d'imagination,
faut le reconnaître. Il nous trouvait un challenge
par semaine, un par briefing, à tel point que c’était
devenu une blague entre nous : on pariait sur le nouveau
challenge qu’il allait nous trouver. Celui dont l’idée
se rapprochait le plus du challenge de Danny gagnait le
pari.
Au briefing suivant, comme nous avions appris le refus du
patron, chacun se demandait donc ce qu'il allait nous sortir.
Il ne nous a pas déçus :
- Nous allons faire du coaching !
- Mais... on a toujours fait du poulet de Bresse ! -
a objecté Éric.
Moi, j’avais pris un air attentif. Les réunions
avec lui étaient devenues au fil des semaines plutôt
décontractées, non pas qu’on le comprenait
mieux qu’avant, mais on avait la certitude de ne pas
piger immédiatement, et les certitudes, ça
tranquilise l’esprit. On laissait donc passer sa première
phrase alambiquée, qui avec un air béat, qui
avec un air attentif (plus payant stratégiquement),
et on le laissait venir, cool.
- Ce n’est pas une variété de poularde
! - le réprimanda notre DRH, qui lui aussi paraissait
maintenant attendre l’inévitable connerie que
l’un de nous allait sortir en commentaire à
ses innovations, un peu comme s'il avait adopté la
même stratégie que nous, mais à l'envers.
- Y-a-t-il un responsable officiel pour chaque box de poulets
?
- Ben, non, pas vraiment, chacun a son boulot, et on va
tous dans les six hangar-box, - me lançai-je (l’attentisme,
point trop n’en faut si on veut pas passer pour le
dernier des idiots).
- C’est ce que je pensais, - dit-il, comme s’il
se doutait que la situation serait aussi catastrophique.
- Je vais nommer - avec l’accord du boss - un
coach pour chaque box, ça en fera six, et ils seront
responsables du training et de la forme de leurs chickens.
- Mais, chef,
- intervint Marcel, - on ne les prépare pas pour
la course, c’est pas des coqs de combat !
Là, il avait gaffé : à tort ou à
raison, le DRH avait senti comme de l’ironie dans
les propos de Marcel.
- Nous faisons des poulets fermiers avec label, vous me
l’avez assez répété ! Eh bien,
nos label, faut qu’ils courent en plein air, et un
coach pour chaque écurie, ça fera de l’émulation
inter services, une sorte de training autogène en
interne ! - s’emporta-t-il devant tant d’incompréhension.
Là, il
nous avait sidérés. Personne n’avait
compris la fin mais, pour l’essentiel, on allait faire
courir un peu plus nos poulets, et il y aurait un entraîneur
par équipe pour se faire engueuler. Autant dire que
les candidats à ces nouveaux postes ne se bousculaient
pas. Deux jours plus tard, il a dû pondre ce qu’il
persistait à appeler un e-mail, une circulaire tapée
par Sophie sur l’antique machine à écrire
et punaisée au mur d’en face rebaptisé
"newsletter", précisant que ces jobs seraient
gratifiés d’une prime non négligeable.
Ceci dit, il y avait de bons moments ; quand il était
content de nous, en bon DRH, il savait nous passer la pommade
:
- C’est bien, vous commencez à avoir la positive
attitude ! - nous lançait-il gaiement dans ses bons
jours.
Alors on bombait le torse, on redressait le dos pour avoir
une attitude encore plus positive. On marchait un peu comme
nos coqs, bien cambrés, la tête haute avec
un port d’hidalgo corseté, jusqu’à
ce qu’on comprenne qu’il s’agissait d’une
métaphore traitant de notre mental. On a marché
de nouveau normalement, écrasés par la chaleur
et l’ennui, comme tout le monde.
Le travail n’est pas tout dans la vie, aussi Danny,
se souvenant de notre amitié, me questionna sur les
loisirs, comment s’amuser le samedi.
- Me dis pas
qu’il y a encore des bals de village ? - commença-t-il
de façon agaçante, un peu moqueur.
- Seulement l’été,
et je peux te dire qu’il y a de belles touristes anglaises...
- Ah ouais ?
- fit-il, soudain intéressé par nos vieux
bals.
- Mais l’hiver, on va en boîte
! En night-club, si tu préfères.
- Y a des afters ?
- Des quoi ?
- Des afters
: des teufs après les teufs, - expliqua-t-il.
- Je te comprends mieux quand tu causes banlieue que franglais,
- avouai-je. - Non, pour ça, il faut aller jusqu’en
ville. After la boite de nuit, si t’as levé
une meuf, tu vas dans les foins avec elle ; sinon, tu rentres.
L'autre gros coup dont je me souviens, avec le think tank
et le coaching, c'est l'intelligence économique.
Ca a été le début de la fin de sa brillante
carrière de DRH parmi nous.
- On va faire un pôle d'intelligence économique.
Un service.
On s'est tous regardés, et
on a mutuellement vu dans nos yeux la même interrogation
: le terme "intelligence" n'était-il pas
un peu ambitieux pour notre élevage de poulets ?
C'est pas qu'on se juge stupides, mais on savait bien qu'on
inventerait pas ici le poulet transgénique. Chacun
ses limites, et les champs seront bien délimités.
En bon psychologue, il devina le malaise :
- L'intelligence économique, c'est de l'espionnage
industriel, mais dans la limite de la légalité.
C'est quand même fou ce qu'ils inventent ces anglo-américains
: si tu fais de l'espionnage, tu vas en taule, mais si tu
fais la même chose en anglais, c'est légal
! Là, il nous épatait, faut reconnaître.
- Mettons que les poulets du voisin, celui qui fait du bio,
soient meilleurs...
- Alors là,
c'est vite dit ! - s'insurgea Marcel, tandis que les autres
redressaient le torse, prêts à le soutenir
contre ces insinuations sur la qualité de nos poulets.
- Ce voisin, depuis qu'il fait du poulet bio, il se prend
pour le sauveur de l'humanité. On fait quand même
pas du poulet en batterie, nous, on les fait courir chaque
jour, on a le label qualité !
- J'ai dit "imaginons", - trancha le DRH. - Eh
bien, l'intelligence économique, c'est de se renseigner
(par tous les moyens légaux, j'insiste) pour découvrir
son secret !
Ca nous a bien plu cette histoire, ce fut même la
plus réussie de nos réunions d'entreprise...
euh, briefings. On est tous sortis du brainstorming avec
la positive attitude, complètement boostés,
et même carrément prêts à faire
flamber des pneus devant la ferme du voisin qui nous les
brisait avec son bio, ou à passer tout son cheptel
à la broche ! Y avait du génocide de poulet
bio dans l'air et, pour la première fois, notre DRH
a dû calmer ses troupes au lieu de les motiver : il
avait trop bien fait son boulot. Il nous a répété
que c'était juste un exemple qu'il avait pris pour
expliquer l'intelligence économique. On lui a promis
de se tenir à carreau. On s'est contentés
de démolir la boîte aux lettres du voisin avec
le tracteur en passant accidentellement devant chez lui.
Nous, quand on est trop boostés, faut qu'on se défoule,
c'est pas un petit jogging qui va nous calmer, faut que
ça saigne (dans l'élevage, on peut pas être
aussi délicats que les gens de la ville), et c'était
vraiment le moins qu'on puisse faire, tellement il avait
motivé ses troupes. C'est de sa faute : après
tout, il commençait à bien nous avoir en main
et il nous avait convaincus.
Ca été pour lui le début des emmerdes
: convoqué à la gendarmerie, puis chez le
directeur ! Je ne sais pas comment on dit "remonter
les bretelles" en franglais, mais le lendemain, il
aurait bien eu besoin d'un séminaire de remotivation,
notre DRH.
Ce qui lui a été fatal, après le mois
de calme relatif qui a suivi ce petit problème, c'est
le deuxième incident lié à l'intelligence
économique.
Marcel et moi, on a voulu faire du
zèle pour remonter le moral du DRH, et on s'est mis
à espionner la ferme bio, couchés dans l'herbe
avec des jumelles militaires à vision de nuit achetées
en solde et en fraude sur Internet : le top du top ! C'est
pas parce qu'on est de la cambrousse qu'on se tient pas
au courant. Question secrets industriels, ça donnait
pas grand chose, mais, par contre, Marcel commençait
à bien connaître l'anatomie de Mathilde, l'épouse
du fermier bio, une belle plante qui venait d'un village
voisin, et qu'on connaissait depuis l'enfance. Je me demande
même si la vocation de Marcel pour l'intelligence
économique n'avait pas eu des arrière-pensées
personnelles... Faut jamais mélanger travail et plaisir,
c'est pourtant bien connu. Bref, notre période d'intelligence
économique a fini le soir où le chien de Mathilde
a planté ses crocs dans les fesses de Marcel, et
que son mari nous a tiré dessus au fusil de chasse,
quand il a vu notre tenue de commando et nos lunettes de
vision nocturne qui nous faisaient une tête à
la Robocop. On a beau être de la cambrousse, on a
la télé. Heureusement, pour ne pas blesser
le chien, le mari de Mathilde avait tiré en l'air.
- Ne tirez pas ! C'est moi : Marcel ! Mathilde ! Mathilde,
tu me reconnais pas ? - qu'il gueulait le Marcel, avec le
berger allemand accroché au cul.
Les autres auraient
bien voulu être là... je ne peux pas vous dire
combien de fois on a dû raconter l'histoire, avec
tous les détails, notamment sur les chemises de nuit
transparentes de Mathilde.
Quand Marcel et moi avons raconté aux gendarmes que
notre DRH organisait de l'espionnage industriel (avec l'émotion
de se retrouver en garde à vue, on avait oublié
notre franglais), ils sont allés le cueillir le lendemain
matin.
- Mais... mais... l'intelligence
économique, c'est pas ça ! Ce sont des cons
! Toutes les entreprises font de l’intelligence...
- gémissait-il en larmoyant (Hervé, mon cousin
gendarme, me l'a raconté). - My God, qu'est-ce que
j'ai fait au bon God pour bosser avec ces abrutis ?
En l'entendant
parler de gode, les gendarmes - qui savent quand même
ce que c'est, même par chez nous - ont suspecté
un trafic pornographique ; ni une ni deux, ils ont saisi
son ordinateur ! Mais ils ont fait chou blanc, juste des
photos de notre secrétaire que notre curé
ne recommanderait pas, et des accessoires - bref, de quoi
attacher une femme mais pas de quoi fouetter un chat, juste
la preuve que dans notre bled aussi on sait s'amuser et
qu'on connaît la mode parisienne (rapport à
un piercing qu'on ne lui connaissait pas et qui a pas mal
fait jaser...) Mais finalement rien d'illégal. Ils
en ont eu marre de nos histoires de ploucs, ils nous ont
foutu dehors après nous avoir passé un savon.
Mathilde a retiré sa plainte, rapport à ce
que elle, Marcel, moi et quelques autres, on est des amis
d'enfance, alors le Marcel et moi avons échappé
à des poursuites pour violation de la vie privée.
Mais il ne faut plus nous parler d'intelligence économique
! Maintenant, même le mot "intelligence"
Marcel le trouve suspect, c'est vous dire si son bref passage
à la tête de notre service d'espionnage l'a
marqué.
Le DRH, lui, lointain cousin de la femme du boss ou pas,
il a passé un sale quart d'heure chez le patron.
La gueulante qu'il a pris a traversé les murs jusqu'à
énerver les poulets des six hangars, ça gueulait
de partout, de la folie !
Ca a été son dernier jour chez nous. Il est
parti sans stock-options, sans golden-parachute : c'était
la démission ou le licenciement pour faute grave...
Encore un qui n'aimera pas la campagne, on est pourtant
de braves gars, mais faut savoir nous prendre et il avait
pas la manière. Je ne sais pas si ça venait
de son franglais ou de ses façons.
Mais je ne me
fais pas de souci pour lui : il s'est recasé dans
une boîte de la région qui fait du cassoulet
en gros. Il essaye de les convaincre de vendre du cassoulet
à Hong-Kong, mais c'est pas gagné. En tout
cas, il ne se vante pas de son bref passage chez nous :
j'ai ouï dire par une cousine qu'il le mentionne dans
son CV comme simple stage de fin d'études !
Depuis son départ,
nous n'avons plus de DRH : il y a un nouveau chef du personnel,
et devinez... c'est moi ! Les briefings et débriefings
sont redevenus de bonnes vieilles réunions. Fini
les killers, les think-tanks et autres brainstromings :
on se repose enfin les neurones. Plus de coaching, de footing,
de meeting, de training. Avec tous ces -ing, y avait
de quoi devenir ding !
Quant à
la séduisante assistante - cousine de Danny, elle
a préféré rester chez nous, même
redevenue secrétaire. Elle trouve que mon relationnel
s’est vachement amélioré... Elle m'a
confié qu'elle adorait mon nouveau look ! Eu égard
au compliment, j'ai laissé passer cet anglicisme
flatteur pour ma pomme, mais j'ai instauré une féroce
chasse à l'euroanglais, sous forme de concours interne
; faut pas oublier que je suis le nouveau chef du personnel,
et un concours, ça motive les troupes.
J'ai été tellement dégoûté
du franglais par mon pote Danny - pardon, Daniel - qu'avec
Sophie on ne part même plus en week-end : on part
en fine settimana à Venise, c'est tout de même
plus romantique qu'un week-end à Londres sous la
pluie...
Je vous ferai
même une confidence : ma phobie des mots en -ing
va si loin que je refuse maintenant que ma copine porte
des strings... Un maillot de bain très échancré,
c'est quand même plus bandant, non ?
Vive la France !
|