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HUMOUR Arkadi
Boukhov Un garçon tranquille Sa
mère a emmené Choura Kokossov dans une maison de vacances pour les
congés de printemps. Elle voulait rester aussi, mais on l'avait convoquée
d'urgence en ville pour quelques jours. En partant,
elle donna des instructions à Choura, dans quelle valise se trouvait le
manuel d'histoire, dans laquelle les chaussettes et les pâtes de fruits,
et se concerta en cachette avec les voisins de chambre. -
Ne croyez pas qu'il est bruyant... C'est un garçon tranquille, bien élevé,
il ne dérangera personne... Je vous en prie, surveillez-le... C'est la
première fois qu'il reste seul, sans ses parents... -
Ne vous inquiétez pas, citoyenne ! - la rassura le vacancier Sloïkine,
- je suis un homme cultivé, je vais m'en occuper. -
Moi, j'ai deux neveux à Kostroma, - soutint le deuxième vacancier
Samogoubov, - je sens les enfants au fond d'eux-mêmes. Un enfant, c'est
comme la cire : il vit, il vit et un jour il est grand. -
Je vous suis très, très reconnaissante, - chuchota Kokossova, en
ravalant les larmes maternelles, - j'espère tant... Et
elle se sentit totalement soulagée quand le troisième vacancier
- le publiciste Gridassov - plaça une promesse ferme : -
Votre enfant, citoyenne, je le prends sous analyse. Ca fait longtemps que j'ai
besoin de l'âme d'un enfant soviétique pour mes conclusions. Kokossova,
rassurée, embrassa neuf fois un Choura gêné et partit.
*** Le
même jour tard le soir Choura Kokossov, après s'être ennuyé
dans sa chambre, se faufilait avec précaution dans le couloir pour aller
à la bibliothèque. - Garçon
! - l'arrêta Sloïkine à mi-chemin. - Pourquoi tu marches sur
la pointe de pieds ? - Maman m'a dit, - répondit
Choura embarrassé, - que je ne dois pas déranger les vacanciers
le soir. Il y en a peut-être qui dorment. -
Education incorrecte. Etouffement de la personnalité de l'enfant. L'enfant
soviétique ne doit pas marcher sur la pointe des pieds. C'est une régurgitation
du passé. C'est seulement dans les pensionnats pour jeunes filles de bonne
famille qu'on dormait et mangeait sur la pointe de pieds. Une attitude réactionnaire
pur sang. Quand tu seras grand, tu le regretteras le premier. -
D'accord, - acquiesça Choura. - Je ne marcherai plus sur la pointe de pieds,
si c'est de l'étouffement. Et il descendit
à la bibliothèque en claquant les talons. Il s'assit dans un fauteuil
à bascule et commença à lire Pouchkine. Dix minutes plus
tard, Samogoubov entra dans la bibliothèque. -
Je vous en prie, - dit Choura Kokossov, en se levant du fauteuil, - asseyez-vous. Samogoubov
regarda le garçon, étonné. -
Pourquoi tu fais ça? - demanda-t-il sévèrement. -
Je voulais vous céder ma place, - rougit Choura. -
C'est une régurgitation du féodalisme, - remarqua Samogoubov, sentencieux.
- Le Moyen-Âge profond. C'est un kurfürst de Brandebourg qui cédait
sa place à Pépin le Bref. Nous avons déjà balayé
cet héritage. L'économie de notre temps dit que l'enfant soviétique
doit rester assis là où il est. -
Bien, - soupira Choura, - je ne céderai pas ma place. -
Et qu'est-ce que tu lis ? - Pouchkine. -
C'est un bon peintre de moeurs. Mais c'est trop tôt pour toi. Est-ce qu'un
garçon soviétique a besoin de ces voiles solitaires qui blanchoient
(1) ? - C'est de Lermontov. -
C'est pareil - du lyrisme. Tu as besoin de nourriture spirituelle pour ton imagination.
D'une recharge d'énergie. Tiens, lis du Boussenard (2), là où
on a coupé les jambes à un métis. Le
lendemain, alors que tout le monde commençait le petit déjeuner,
Choura Kokossov entra dans la cantine et s'inclina. -
C'est à l'adresse de qui ? - demanda Gridassov avec intérêt
. - De tout le monde, - répondit Choura
timidement. - Bon... Introduction des moments
théâtraux dans l'éducation d'un enfant soviétique.
C'est une régurgitation des années quarante. Un duc entre dans la
salle à manger et s'incline devant les comtes et les vicomtes. Souviens-toi,
gamin, qu'un enfant soviétique doit s'approcher activement de la table
où l'époque lui a préparé un morceau de mouton. Que
les enfants de l'Europe petite-bourgeoise, dont le mouton a été
arraché de la bouche des pauvres s'inclinent. Et toi, tu es l'enfant de
notre époque présente. Compris ? -
Compris, - dit Choura en s'insérant à table. - Il me semble que
vous avez besoin de moutarde ? - Ne te dépense
pas en altruisme bourgeois, - l'arrêta sévèrement Gridassov,
- ce n'est pas l'individu qui sert la société, mais la société
qui sert l'individu. Chacun prendra ce qu'il veut. Chacun a droit à sa
part de vinaigre, de poivre et de moutarde, mais si un individu tend le poivre
au deuxième, et que le deuxième tend le vinaigre au troisième,
ce sera l'anarchie non planifiée. - D'accord,
- dit Choura docilement, - je ne vais plus passer la moutarde. -
L'éducation sentimentale, - soupira Sloïkine. - L'eau de rose. La
période pastorale. - Un enfant difficile,
- acquiesça Samogoubov. - Une séparation douloureuse de l'époque.
On ne peut pas le remodeler. Le même jour
après le déjeuner Sloïkine fit à Choura une nouvelle
remarque:
- T'es un garçon rusé...
Sournois. Tu te tais en permanence. Tu as l'air de préparer
un coup de Jarnac. Tout le monde parle, et tu restes assis
à écouter...
-
Maman dit que quand les adultes... - Maman, maman...
On est tous mamans, quand on ne sait pas éduquer. Tu as ta propre opinion
? Alors, exprime-là. Un vrai enfant soviétique doit faire entendre
sa voix. Samogoubov enchaîna. -
T'as l'air abattu, - dit-il tristement. - Arriéré. C'est le printemps
dehors. Il faut patauger dans les flaques d'eau, jeter des pierres aux moineaux.
Même Pouchkine jetait des pierres aux oiseaux. C'est maman qui te l'a interdit
? - Maman, - acquiesça Choura. - Pourtant,
s'il le faut, je le ferai...
***
Six jours plus tard, Kokossova
était de retour. Elle arriva à temps pour
le déjeuner directement de la gare, entra dans la
cantine et pâlit.
Choura, affalé à
table, mangeait bruyamment du mouton.
- Alors, comment il va, mon
Choura ? - demanda-t-elle doucement et anxieusement à
Sloïkine.
- Un enfant incompréhensible,
un enfant difficile, - hocha-t-il la tête avant de
poursuivre en se détournant: - Alors je disais que
si on compare l'ouvre lyrique de Byron avec celle de Lermontov...
- Y cassent les pieds, ces
deux-là,- dit soudain Choura, - l'un est boiteux,
l'autre se battait en duel à tout va, et délirait
sur les voiles... C'est emmerdant !
Et il jeta hardiment un os
de mouton sous la table.
- Choura, dit Kokossova d'une
voix tremblante, - passe-moi le beurre...
- Prends-le toi-même,
- répondit Choura sèchement. - Je ne suis
pas un débardeur pour trimbaler le beurre et le lard...
Dix minutes plus tard, Kokossova
en larmes emmenait Choura dans la chambre. Il dansait les
claquettes et crachait sur les murs.
- Choura, calme-toi...
- Pourquoi fiche, - cracha-t-il
avec sang-froid. - je ne veux pas marcher sur la pointe
de pieds, comme un kurfürst de Brandebourg. Et c'est
les régurgitations qui te céderont la place,
et moi, j'en ai assez ! Et arrête de chialer, ne cultive
pas les féodalismes dans ce trou perdu...
- Choura, - Kokossova se prit
la tête entre les mais, - que t'est-il arrivé
? Qu'a-t-on a fait de toi ?
Choura se mit le doigt dans
le nez et dit sèchement :
- On m'a éduqué,
mémère... Allez, bouge ! J'ai deux pigeons
dans le lavabo que j'ai descendus... Plume-les, on les bouffera
le soir.
1935
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1. Une poésie de Lermontov.
2. Louis Boussenard (1847-1910), parfois appelé le
« Jules Verne du Loiret », l'un des auteurs
populaires les plus lus durant l'entre-deux guerres. Ensuite
il est tombé dans l'oubli le plus total en France
mais reste l'un des auteurs très appréciés
en Russie. Cf. les sites
http://www.roman-daventures.info/auteurs/france/boussenard/boussenard.htm
http://gallica.bnf.fr/scripts/catalog.php?AU=BOUSSENARD%20LOUIS |