Russie Russie virtuelle

HUMOUR


Paul Itolog

Notre envoyé très spécial à Washington
(suite)


Juin 2004
Et voici des nouvelles de notre envoyé spécial Franck Etos (très spécial, d'après les agences de presse concurrentes, qui l'ont surnommé Rank Eros parce qu'il photocopie plus vite que son ombre les papiers de ses collègues, ou d'après une autre version parce qu'il filme plus souvent les femmes que les évènements...)
Rappelons qu'il a malheureusement été souffrant pendant six mois, victime d'hallucinations lors de son enquête au Pakistan (il voyait des Ben Laden partout autour de lui, à cause des tenues traditionnelles).
Le rédacteur en chef, ne pouvant décemment licencier -comme il en avait l'intention - un reporter convalescent blessé sur le terrain, lui proposa de retourner en Irak :
- Après tout, tu connais bien Bagdad, et la guerre est finie maintenant. Il y a encore deux-trois trucs à filmer.
- Non, non ! Pas question, figure-toi que dans la maison de repos on avait la télé, et j'ai vu que ça pétait encore de partout ! Je suis pas fou.
- Pourtant, tu étais en maison de repos... rigola le rédac'chef.
- Pas de dialectique avec moi ! Je suis Grand Reporter de Guerre, et les conventions statutaires m'interdisent d'aller travailler en paix.
- D'accord, tu as gagné. J'ai ce qu'il te faut : les Américains nous ont proposé un reportage...
Devant l'air ébahi de Franck, le rédac'chef eut un sourire de vanité :
- Eh oui, notre agence s'est fait un nom : les Américains apprécient l'objectivité de nos papiers, aussi tu pars pour Guantanamo !
Franck, ayant compris " Acapulco ", s'empressa d'accepter.
Voici l'arrivée au camp de notre reporter :
- Si vous me permettez une question délicate : vous avez refusé aux détenus le statut de prisonniers de guerre, de même que celui de droit commun, qui leur donnerait droit à un avocat et un procès civil.
- Oui. Affirmatif. Exact.
- Et qu-y a-t-il de nouveau ?
- Nos avocats ont enfin défini le statut de ces terroristes présumés! - lança Bill, heureux de son petit suspense et de son scoop.
- Et ?
- Il s'agit d'une espèce protégée ! - dit Bill, lyrique.
- Je ne comprends pas. Pouvez-vous préciser, Bill ?
- La prison de Guantanamo n'est plus une prison ! C'est devenu un zoo ! Et les prisonniers sont classés en deux catégories selon leur dangerosité : les normaux, ceux contre lesquels on a pas trouvé grand chose, sont devenus une espèce protégée ; et les méchants, les terroristes, eux, c'est une espèce en voie de disparition ! C'est génial, non ? Nous, les Américains, on a les meilleurs avocats du monde, vous savez.
- Et la meilleure armée, oui, on sait. Ici Franck Etos, envoyé spécial de l'agence Incapa, c'était donc un scoop, en direct du zoo de Guantanamo !


6 Juin 2004
Commémoration du D-Day (c'est le jour J, le mois M, l'année A, etc... j'ai compris récemment le truc).
Les plus grands médias du monde étaient là, les plus grands journalistes et historiens ont commenté l'évènement, d'excellents historiens ont apporté un éclairage particulier sur toutes sortes d'aspects méconnus de la deuxième guerre mondiale, les héros survivants ont eux-mêmes apporté leur émouvant témoignage sur le débarquement, alors, que dire de plus, qu'ajouter à ce devoir de mémoire ?
Ah tiens, si, quand même : les généraux français sont plus malins que leurs homologues américains ! Je sais, dit comme ça, froidement, ça surprend, et ça peut même choquer nos amis et libérateurs.
Pourtant, voici les faits.
En 45, l'armée américaine comptait plusieurs régiments d'afro-américains (mais si, vous savez qui c'est : ce sont les Noirs), et pourtant aucun n'a participé au débarquement : que des têtes blanches à Omaha Beach. C'est seulement plus tard, sur le front allemand, que l'état-major les a "promus" de la logistique à la première ligne, pertes obligent...
En 14-18, l'état-major français, lui, aux idées modernes et humanistes, en avance sur son temps, a vigoureusement lutté contre le racisme et la discrimination sociale en envoyant les tirailleurs sénégalais et autres régiments basanés en première ligne, où Blancs et Boirs confondus donnèrent au monde un bel exemple d'intégration, avant d'être désintégrés dans la boue des tranchées (marron tirant sur le rouge).
Alors, hein ? Le génie français, ça existe !


Jeudi- vendredi 11 juin 2004
Franck Etos, notre envoyé spécial, étant le plus proche des États-Unis à ce moment-là, il a été chargé de couvrir la réunion du G8, les huit pays les plus riches du Monde (il nous a confié sa joie, ses collègues jaloux disent qu'il espère qu'il y aura les 8 meilleurs restaurants du monde, les meilleurs hôtels avec les 8 plus belles femmes, etc.)
Toutes les télévisions du monde, tous les grands journaux étaient présents pour rendre compte de cette importante réunion mondiale où se prennent des décisions qui engagent l'avenir d'un milliard de personnes. Tous les médias, unanimes, ont mis l'accent sur l'évènement majeur de ce sommet : la décontraction apparente de la tenue vestimentaire des dirigeants, à l'américaine, à une exception près : le président Jacques Chirac, qui est venu en costume-cravate, très classe, le luxe français surclassant le chic anglais et les polos des Américains débraillés.
Qu'ajouter de plus à cette fine analyse politique des plus grandes chaînes de télé ?
Eh bien, si : notre petite agence, petite mais grande par le flair et la ténacité de Frank, son journaliste d'investigation vedette, a levé un scoop : non seulement leur tenue était décontractée, mais un des présidents avait sa braguette ouverte !
(Ne vous étonnez pas si vous n'en avez pas entendu parler : il y a un complot mondial des médias pour passer l'info sous silence, et la présidence française nous a interdit de révéler le nom du distrait).
Notre reporter, non content d'avoir fait ce scoop, a poussé son investigation sur des chemins négligés d'autres. Suite à une rumeur persistante, il est allé enquêter au restaurant et à l'hôtel où séjournaient les chefs d'états, afin de savoir si cette décontraction vestimentaire s'appliquait aux serveuses et aux hôtesses du sommet. Disons clairement les choses, sans le langage politiquement correct si cher aux Américains : Frank Etos est allé personnellement vérifier si les hôtesses du sommet étaient sans culotte, comme une source bien placée le lui avait signalé. À cette heure (tardive), nous n'avons encore de ses nouvelles.
Le lendemain, comme Franck n'avait toujours pas faxé son article à la rédaction, nous avons demandé l'avis d'une des psychologues de l'affaire d'Outreau (experte auprès des tribunaux ) sur le fait que seul le président français soit venu au sommet en costume.
Voici son analyse :
" Le comportement phénoménologique du président français extériorise clairement un message inconscient sous-jacent, que la fréquentation des pays les plus riches du monde a fait ressurgir au premier plan de son conscient : la dette publique est monstrueuse, la France est fauchée, mais on a encore de quoi se payer un costard ! "
Il est également possible qu'il n'ait pas été prévenu par les services américains du protocole, sur ordre du président Bush, afin de lui faire subir un affront..."


Un jour X dans le mois Y, en Irak
Aujourd'hui, il n'y a eu aucun attentat, aucun assassinat, aucune victime.
Le nouveau gouvernement déclare ce jour fête nationale irakienne.


Fin juin 2004
Grand émoi à la rédaction: nous venons d'apprendre que Frank, notre grand reporter (1m87) est en garde à vue aux États-Unis, qu'il est actuellement interrogé par le FBI sur ses liens supposés avec le terrorisme. Il aurait été arrêté à l'aéroport, alors qu'il s'apprêtait à quitter le territoire américain.
- C'est là que j'y crois pas trop! - s'exclama Rémy, un autre reporter. - Que les Américains l'empêchent d'entrer sur leur sol, là d'accord, il y a des tas de raisons possibles, à commencer par sa nullité...(je dois préciser que Rémy, toujours caustique, juge Frank indigne du statut de Grand Reporter) Mais je peine à croire qu'il y a un seul pays au monde qui empêche Frank de quitter son territoire! - dit-il en faisant rigoler la rédaction de façon peu charitable.
- Un peu de confraternité, Rémy, - déboula soudain le rédac'chef, - j'ai eu l'avocat au téléphone, voilà ce qui s'est passé, vous n'allez pas le croire!
- Allez chef, racontez!
- Voilà: Frank passait la douane, tranquille, quand soudain il sort un paquet de cigarettes français sur lequel figure l'inscription en gros caractères "FUMER TUE". Ni une ni deux, les douaniers américains l'interpellent et préviennent le FBI qu'ils ont un Français avec un colis piégé!
- Après le pilote d'Air France, le reporter maintenant. Ils le font exprès ou quoi?
- Et après, - s'enquit un autre, avec les labos de pointe du FBI, ils ont dû voir que c'était bien du tabac, non?
- Oui, mais comme Frank a couvert l'intervention en Irak, ils trouvent que ça fait trop de coïncidences, et ils vérifient tout ça.
- Pauvre Frank, sortir de dépression pour entrer en taule, c'est dur! - lança Rémy, incorrigible.
- Vous savez ce qu'ils lui demandent: "Vous avez rencontré des terroristes? En Irak?" Ils lui gueulent dans les oreilles, paraît-il, et Frank de répondre sans arrêt: "Non, non je vous jure! J'étais toujours à l'hôtel! Je faisais mes reportages au bar! Je sortais que pour aller discuter avec vos GI's! Vous pouvez vérifier, je suis le plus mauvais reporter de guerre de toutes les guerres depuis Napoléon!"
- En tout cas, il entendra parler de moi, ce pilier de bar, - marmonna le rédac'chef.


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