HUMOUR Paul
Itolog L'Odyssée américaine Le
scénariste entra dans le bureau de son patron, sous-fifre d'un producteur
américain, mais néanmoins important executive qui continua de discuter
business et dollars sur son portable, pour imiter les vrais boss ; sur un signe
de la puissante main, le scénariste s'assit dans un des vastes fauteuils.
Il avait depuis peu remis le scénario qu'on lui avait commandé,
une adaptation de l'Odyssée d'Homère. Bien qu'étant d'origine
européenne, il connaissait bien Hollywood et savait qu'on lui ferait réécrire
son scénario, ou même qu'on en confierait le remaniement à
un autre scénariste - voire plusieurs autres. Mais c'était l'usage,
alors il n'avait pas forcé son talent et savait que son scénario
bâclé ressemblait plutôt à une adaptation des aventures
d'Ulysse pour une collection enfantine ou une série télévisée
; il se préparait donc mentalement à encaisser stoïquement
de sévères critiques, et songeait que des vacances seraient les
bienvenues. L'esprit ailleurs, il hésitait entre le ski héliporté
dans les Rocheuses ou le farniente à Hawaï lorsqu'une grosse voix
lui fit quitter en sursaut sa rêverie. Ce n'était pas possible
: il lui semblait avoir entendu les mots "great", "top", et
peut-être même "fabulous !" Aussi se demanda t-il s'il n'était
pas encore dans son rêve, mais les compliments paraissaient continuer aussi
dans le monde réel : - Vraiment super
cette histoire d'Ulysse ! Presque aussi bon que "La guerre des étoiles".
Vous savez, je ne l'avais jamais vraiment lue, peut-être un passage ou deux
à l'école. Qui, de nos jours, a le temps de lire ces gros pavés
de l'Antiquité - plus ou moins bien traduits d'ailleurs. "Time is
business", n'est-ce pas?.. il n'y a que des intellectuels comme vous pour
avoir assez de temps à perdre en lecture, non ? -
... - Allez, je blague, vous avez fait un travail
formidable ! Quel scénario, quelle histoire ! De l'aventure, du suspense,
des guerres, Circé la magicienne, on croirait que ça a été
écrit ici, à Hollywood ! - Sans
vouloir vous offenser, je dirais plutôt qu'Hollywood s'est largement inspiré
d'Homère. - Ah, vous alors, les Européens,
qu'est-ce que vous êtes susceptibles ! Vous êtes Européen,
n'est-ce pas ? - Français. -
Oui, c'est pareil. Quoi qu'il en soit, bravo! Et il y a même du sexe - formidable,
la scène où la femme d'Ulysse danse nue au milieu de ses prétendants
! - Heu... je la voyais plutôt vêtue
d'une toge, distrayant ses hôtes en musique, ou tissant son ouvrage en attendant
le retour d'Ulysse. - Quoi ? Vous êtes
fou ! Quel spectateur va croire qu'une femme attend son mari en tissant, pendant
- combien déjà ? - vingt ans ? On ne tourne pas une comédie
! Ce sera un film d'aventures réaliste, avec un côté humoristique
à la James Bond, comme... - "Indiana
Jones" ? - Voilà, vous y êtes
: c'est exactement ça. Mmm... et pour revenir à Pénélope,
elle est trop passive, trop femme au foyer, je ne veux pas avoir les ligues féministes
pendues au téléphone et mon portable bourré d'e-mails vengeurs.
Faites-moi une Pénélope moderne : féminine mais sportive,
qui prend sa vie en main en attendant le retour d'Ulysse, je ne sais pas moi...
si ! Tenez : elle dirige la mairie, le conseil du village, le truc quoi, mais
attention : pas trop de politique, hein... méfiance. Et elle a un amant,
bien sûr, ou alors vous faites planer un doute... enfin non, les spectateurs
n'aiment pas douter... vous vous démerdez, je ne vais pas faire le boulot
à votre place, quand même ! - D'accord,
c'est noté, commenta sobrement l'écrivain, de plus en plus tassé
dans le fauteuil moelleux, comme écrasé par le poids des corrections
à effectuer. - Moi en tout cas, en lisant
le scénario, je la voyais dansant nue - d'accord, presque nue - au milieu
des prétendants... (une pause, et un regard appuyé, pour convaincre
l'écrivain que la scène serait certainement meilleure ainsi).
Quand même, cet Ulysse, quelle imagination pour écrire ce truc... -
Vous voulez parler d'Homère ? - Oui, c'est
pareil. - On n'écrivait pas beaucoup à
l'époque, il devait plutôt raconter, comme les marabouts africains. -
Au fait, il n'y a pas d'Africains dans cette histoire ? -
Non, pas vraiment : Ulysse participe au siège de Troie en Asie Mineure
puis regagne l'île d'Ithaque, près de la Grèce, après
de nombreuses aventures en Méditerranée, peut-être jusqu'au
détroit de Gibraltar, probablement jusqu'à la côte africaine. -
Ah bon, là vous me rassurez... car je voulais justement vous parler de
ça : vous êtes Européen, mais vous bossez ici depuis un moment
et vous n'ignorez pas nos problèmes ethniques. Il faut absolument qu'il
y ait un Afro-Américain dans un second rôle important... -
Le capitaine de son navire ? hasarda l'écrivain. -
Excellent ! Vous voyez quand vous voulez... Et pour des raisons d'équilibre,
il faudra également des Hispaniques, des Asiatiques et des native Américains,
ou au moins un de chaque communauté. -
Des Indiens avec Ulysse ! En Méditerranée ? -
Ah ! Vous faites bien d'en parler. La Méditerranée, trop loin ça,
trop petit comme mer. Et puis, de vous à moi, la plupart de nos adolescents
ignore où se trouve la Grèce... -
Que diriez-vous du Golfe du Mexique ? proposa le scénariste pour avoir
l'air de s'intéresser. - Super, Ulysse
et sa bande seraient allés attaquer un peuple voisin rival, par exemple
à Panama ou à Cuba, et se perdraient au retour... On appellerait
ça "Le Siège de Cuba", je le vois d'ici, ça sera
géant ! - Oui, mais il y a un petit problème
: dans l'Antiquité, il n'y avait pas grand monde dans ce coin, ni à
Panama ni à Cuba, en tout cas pas de ville à assiéger. Au
mieux quelques tribus primitives... Le grand
producteur parut ébranlé par la remarque pertinente de son scénariste,
mais on ne brasse pas des millions de dollars si on ne sait pas s'adapter et rétablir
rapidement la situation à son avantage, aussi il trouva l'idée,
et lui en fit part avec au coin de l'oeil l'éclat du scientifique qui sait
avoir réalisé une percée décisive, ou être sur
la voie d'une découverte majeure : - Facile,
transposons le scénario au vingtième siècle !! D'ailleurs,
l'Antiquité, ça peut être ennuyeux à mourir, et ça
coûte un max en costumes et en décors. En plus, ils n'avaient pas
encore inventé la poudre, je crois ? -
La poudre ? Non. Mais... je crois que je ne vous suis pas très bien... -
Ben oui, quoi, la poudre : boum ! Les effets spéciaux ! Hochement
de tête silencieux de l'écrivain pour confirmer l'absence de poudre,
trop assommé pour expliquer que les Chinois l'avaient déjà
inventée, mais qu'ils n'en avaient bêtement pas perçu les
potentialités militaires, et qu'à l'époque le commerce mondial
en était encore à ses balbutiements, sous la forme de naufrages
en tout genre. De quoi parlions-nous, déjà ? Ah oui, boum-boum !...
Les effets spéciaux, les explosions, le final. -
Non, pas de poudre à l'époque d'Homère, confirma t-il. -
Vous voyez ! Allez, vous me refaites ce scénario pour après-demain.
Le scénariste sortit de cet entretien
déboussolé - comme Ulysse, se dit-il en riant jaune, déboussolé
: amusant, ça, se dit-il in petto, sans boussole : déboussolé,
je le note, mais à quelque chose malheur est bon : mes vacances sont à
l'eau, mais mon scénario leur a plu, je toucherai le paquet ! Il s'enferma
donc pour la journée, ne sortant que pour aller manger, évitant
les MacDo car le producteur lui avait recommandé d'être multiethnique
: il hésita entre le "chili con carne" et un restau asiatique,
mais se décida pour un restau français - au diable la guerre de
Troie dans les Caraïbes, et vive la bouffe méditerranéenne
! se dit-il en une vengeance culinaire aussi insignifiante que savoureuse. Le
lendemain, il essaya de se mettre à l'ouvrage, "si on peut appeler
ça un ouvrage", se lamenta t-il. Pour se donner du coeur, il but son
premier verre de whisky et, alors qu'il s'y mettait sérieusement, son portable
sonna : c'était l'executive qui voulait ajouter quelque chose : -
C'est au sujet des monstres en tout genre qu'Ulysse rencontre, vous savez : Circé,
Cyclope, les sirènes, Zeus... faut m'enlever tout ça. Pensez à
tous les handicapés, tous ceux que la nature n'a pas gâtés,
et faites-moi du politiquement correct. Et pensez à une satisfying ending,
une fin hollywoodienne surtout ! Le scénariste,
toujours plus déprimé, l'assura avoir bien compris la nécessité
de faire un scénario politiquement correct, qu'il avait été
assez clair sur les corrections à faire, oui, au revoir, merci, à
demain sans faute... Bon Dieu, se dit-il déjà saoul, une satisfying
ending ? Ils ne peuvent pas dire happy-end comme tous les Français, non? Le
jour dit, il se trouva de nouveau dans le même bureau et résuma oralement
au producteur sa nouvelle version de l'Odyssée : -
C'est l'histoire d'Ulysse, un soldat d'un corps d'élite : un marin's. Il
est envoyé avec son groupe d'intervention libérer un négociateur
américain, parti parlementer avec des rebelles nicaraguayens, qui a été
pris en otage par des terroristes internationaux, ainsi que l'équipage
du cargo sur lequel il voyageait anonymement. L'assaut du cargo en pleine nuit
est réussi, mais les terroristes sont bien entraînés et l'affrontement
se solde par la mort du meilleur ami d'Ulysse, un native Américain, et
d'un autre membre du commando, un Hispanique. Malheureusement, l'hélicoptère
qui les ramène s'abîme dans la mer à cause d'une faute de
conception due à des magouilles politiciennes au Pentagone et au sénat.
Ils dérivent en radeau dans la mer des Caraïbes avec très peu
d'équipement. La copilote de l'hélicoptère, car le pilote
Noir, pardon, Afro-Américain, est mort, la copilote donc, qui est la meilleure
copilote de l'armée, est une brillante et belle jeune femme. Elle tombe
amoureuse d'Ulysse, sur qui sa voix douce agit comme le chant mythique des sirènes,
mais se rend compte qu'Ulysse est l'homme d'une seule femme, Pénélope.
Celle-ci, championne de tir à l'arc, très appréciée
dans sa petite ville, a été élue au conseil municipal. Elle
est très éprouvée par la disparition de son époux,
mais n'accepte pas la version officielle de sa mort en mission : elle fait appel
à l'autre meilleur ami d'Ulysse, un coriace Afro-Américain qui entraîne
les jeunes recrues. Celui-ci se met en disponibilité de l'armée
et part à la recherche de son ami, discrètement aidé par
un vieux général de l'état-major - comme Zeus soutenait Ulysse,
précisa t-il. J'ai oublié de dire que la libération des otages
s'est achevée par l'explosion du cargo pétrolier en pleine nuit,
effets spéciaux magnifiques. Le maire - un hypocrite - veut épouser
Pénélope - du moins c'est ce qu'il veut lui faire croire - mais
elle n'est pas dupe, et passe son temps à refuser les nombreuses invitations
qu'elle reçoit de tous les play-boys de la ville, qui se sont inscrits
en masse au club de tir à l'arc pour la draguer. Finalement,
Ulysse revient grâce à sa ruse légendaire - il sait survivre
en mer avec du plancton et de la rosée - car son pote les a retrouvés,
épuisés mais vivants, presque tous du moins. Deux ou trois Asiatiques
et Mexicains sont morts ; pour la copilote blonde, j'hésite encore... je
pense qu'elle aide Ulysse à combattre les dealers qui pendant son absence
ont envahi la tranquille petite ville, et qu'elle meurt en arrêtant une
balle tirée sur Ulysse par Cyclope, le chef des dealers. Ulysse s'empare
d'une énorme arbalète de loisirs et le tue. Avant de mourir, Cyclope
agonisant demande à Ulysse : "Qui es-tu, toi ? Je veux savoir qui
m'a eu", et Ulysse répond : "Personne", puis il terrasse
au corps à corps les derniers adversaires.... Voilà... L'écrivain,
après avoir résumé son absurde adaptation de l'Odyssée,
réécrite la veille alors qu'il avait trois verres de whisky dans
le nez, envisagea de nouveau sereinement le chômage et les vacances forcées
qu'on allait lui imposer, les îles ensoleillées... ou peut-être
une semaine de pêche au Canada, sans aucun producteur de cinéma à
mille kilomètres à la ronde ; après tout, d'ici peu, même
les romans de Jack London se tourneront sur un ordinateur, non ? Avec des loups
presque aussi gros que des dinosaures, songea t-il dans un état d'hébétude
proche de la dépression. - Bravo ! C'est
géant, ça va cartonner ! Je savais que vous y arriveriez ! Mais
pour la célèbre ruse d'ULysse, le cheval de Troie ? -
Ah ? répondit le scénariste en réfléchissant fébrilement,
étonné que l'homme connaisse cette histoire. Eh bien... voilà
: le commando de marin's s'approche du cargo caché dans un nouveau sous-marin
militaire, un prototype top secret en forme de dauphin et à propulsion
bionique, trois soldats par dauphin (le Cheval de Trois ! se dit-il). -
Géant ! Mon vieux, vous méritez votre chèque ! Quelque
temps plus tard, c'est en regardant les catalogues touristiques posés sur
la table basse, hésitant toujours entre les truites et les nanas au bord
d'une piscine d'Hawaï que lui parvint l'appel de la secrétaire du
boss - très urgent ! - qui voulait le voir d'urgence, rapidement, aujourd'hui,
par exemple dans une demi-heure si vous n'avez rien à faire - et que peut
avoir à faire d'urgent un scénariste, on ne le dit pas mais on se
le demande, proclamait le ton de la secrétaire ; après tout, ce
n'est pas comme si elle parlait à Mel Gibson ou Harrison Ford. Mon
Dieu, on ne se parle pas beaucoup vous et moi, surtout vous, mais je vous en prie,
faites qu'il ne me demande pas si je ne pourrais pas mettre quelques extraterrestres
vers la fin de l'histoire... se dit-il en grimpant les escaliers le plus lentement
possible. - Hello, merci d'être venu de
suite : avec mon staff, on a relu le scénario, et mon second a fait quelques
suggestions intéressantes, par exemple le chien. -
Le chien ? - Oui, ça m'avait échappé
dans la fièvre de la première lecture, mais c'est vrai que cette
histoire de vieux chien aveugle et presque sourd qui, le premier, reconnaît
Ulysse à l'odeur... c'est, comment dire... -
Trop romanesque ? - Non, misérabiliste.
Ce chien non-voyant et malentendant, aux poils qui tombent, vous croyez qu'il
va faire rêver le public familial ? Regardez notre Rintintin, ça
c'était du chien ! Et puis, reconnaître Ulysse aux odeurs corporelles...
non, franchement c'est dégueulasse, sordide. -
Mais... mais, les chiens ont un excellent odorat ! -
Et bien le nôtre aura en plus bon pied bon oeil, un vrai chien de chasse
! De toute façon, dans la première version, Ulysse était
perdu pendant quasiment vingt ans - soit. Mais maintenant on est à Hollywood,
presque au vingt et unième siècle et tout va très vite :
Ulysse a juste fait naufrage après quoi il a dérivé au grand
maximum pendant quelques mois, grâce à la qualité de l'équipement
de survie de l'armée des États-Unis d'Amérique... Alors,
faîtes-m'en un bon gros chien, digne d'un marin's ! -
Entendu. - Et tant que j'y suis... Pénélope
ne devait-elle pas danser presque nue devant le maire qui veut remplacer Ulysse
dans sa couche ? Un peu comme dans Neuf Semaines et Demie... Et j'oubliais : Ulysse,
ça ne va pas du tout comme prénom. Ca fait serviteur ou tantouze.
Trouvez-moi un autre prénom qui convienne à un dur. -
Mais... votre président Ulysses Grant ? -
Oui, oui, je sais, mais les modes passent. Et puis le responsable des produits
dérivés m'a dit que chez vous, en Europe, on appelait souvent les
chiens Ulysse, pas vrai ? - Heu... oui. -
Alors, on est d'accord : un gros chien costaud qui s'appelle Ulysse, et qui reconnaît
de suite son maître, qu'on appellera X pour l'instant dans le script. Le
scénariste sortit de la réunion un peu rêveur, content que
l'adaptation de l'Odyssée leur ait plu, se disant que décidément,
Hollywood était une sacrée machine à fabriquer du rêve,
puisque d'une vieille histoire déjà maintes fois rabâchée
de soldat porté disparu au combat tandis que son épouse se morfond,
ils allaient tirer un truc qui arrache les tripes : L'Odyssée du
X... avec Pénélope en déshabillé ! |