HUMOUR Paul
Itolog
Êtes-vous un télétravailleur
ou un téléglandeur ?
A
l'approche de l'an 2000, avec le développement de l'informatique, on parle
de plus en plus de télétravail et de téléconférences,
les deux mamelles du parfait cadre supérieur du troisième
millénaire. Pourtant vous ne partagez
pas cet enthousiasme mais n'osez le dire, de peur d'être le mouton noir... Le
monde informatique vous effraie quelque peu et réveille en vous des souvenirs
de lectures d'Orwell et Huxley : vous redoutez l'avènement du "Meilleur
des Mondes" en lieu et place d'un monde meilleur ? Les
mots "rationalisation", "organisation", "cost-killers",
"performances" vous donnent une poussée d'urticaire ? La
perspective de travailler dans une entreprise qui a ses cadres à Londres,
son secrétariat dans le Massif Central, ses designers en Provence et son
siège social aux Pays-Bas vous parait un peu schizophrénique et
réveille votre colite ? Ou alors, vous
venez de lire sur votre fiche de paie le message suivant : "Monsieur, d'après
notre logiciel de surveillance interne, au cours du mois écoulé,
vous avez consulté huit sites sexy différents, joué trois
heures à "Tomb Raider" et cinq heures à "Tétris".
Nous retenons donc dix heures sur votre salaire ainsi qu'une somme forfaitaire
pour le paiement dudit logiciel que votre attitude irresponsable, qui contribue
à fragiliser notre entreprise dans la concurrence féroce de la mondialisation,
nous a obligés à acheter, etc..." ? Eh
bien, rassurez-vous: vous n'êtes pas le seul à avoir la nostalgie
de l'entreprise d'hier, avec ses embouteillages, sa concentration d'êtres
humains (notamment autour de la machine à café et dans la cafétéria),
et à préférer un monde de brutes à un monde de puces,
fussent-elles informatiques. N'en ayez pas honte:
vous êtes l'avenir, vous êtes le guide et, sans le savoir, vous êtes
peut-être mûr pour devenir un téléglandeur du 21e siècle! Téléglandeur
? Quoi ? Quez aco ? Eh bien, c'est d'abord un glandeur, bien sûr, mais capable,
pour appliquer son art de vivre épicurien, d'utiliser au mieux toutes les
ressources du monde moderne, et de s'adapter en trouvant toujours aux incessantes
nouveautés du monde informatique une application insoupçonnée
pour glander de façon plus performante, plus rationnelle. Bien
sûr, ne rêvons pas : pour pouvoir téléglander, il faut
quand même auparavant chercher du travail. Moi qui vous parle, avant de
pouvoir glander au milieu de merveilleux gadgets informatiques, j'ai ramé,
j'ai dû faire mon site perso (qu'un copain m'a réalisé) et
y mettre mon CV en cachant mon goût pour le glandouillage, car les employeurs
ne sont pas portés sur la qualité de vie. Heureusement, une fois
ce travail fait, je n'eus plus qu'à glander en attendant qu'on me contacte
par Internet. Ce fut long, mais le temps passe
vite, et un jour, finalement, une proposition pour un entretien d'embauche me
parvint. J'appelai le chef du personnel - pardon, le DRH . -
Bonjour Monsieur, je vous appelle pour l'entretien d'embauche. -
Entendu, nous allons fixer une date qui vous convient, vous irez au 2e, bureau
234. - Comment ? Je pensais passer cet entretien
par téléconférence, mon ordinateur est équipé
de visiophonie. - Non, ce n'est pas possible,
et puis il y a les tests psychologiques, la graphologie, la morphopsychologie...
etc. - Monsieur, je ne travaillerai jamais pour
une entreprise aussi ringarde, qui n'a pas de visiophonie, qui veut m'imposer
3 heures de transports pour connaître mon signe astrologique et me faire
passer des tests de numérologie dignes des alchimistes du Moyen-Âge
! Adieu, monsieur, au plaisir de ne pas vous revoir dans mon ordinateur. On
a beau être un téléglandeur, on a sa dignité ! Mais
une fois le travail trouvé, les vrais difficultés commencent : il
s'agit, pour ne pas déroger à son éthique et son art de vivre,
de se conduire en vrai téléglandeur mais sans se faire remarquer
; pour parler vrai, sans se faire virer ! Prenons une journée type : Tout
d'abord, comment un télétravailleur qui bosse à domicile
peut-il faire pour arriver en retard au boulot, alors qu'il est déjà
chez lui ? Dur. Eh bien, une seule solution : il faut passer la nuit ailleurs
! A glander bien sûr, par exemple dans un cercle de jeux pour finir la nuit
chez un copain, ou bien une bonne soirée avec sa maîtresse suivie
d'une grasse matinée crapuleuse - à la condition que cette femme
ne soit pas une jeune cadre dynamique, ou pire : une workoholic à l'américaine,
et ne s'en aille pas travailler après que son réveil a sonné
à six heures du mat' ! La vie n'est pas simple. Mais
finalement on pourra réussir à arriver chez soi en retard, sur le
coup de dix heures du matin pour la pause café, pendant laquelle on se
connectera pour prendre des nouvelles de ses potes téléglandeurs
du monde entier. 11 heures : sous l'effet du
café, on se sent au top pour bosser, mais l'imprimante n'a plus de papier
! Damned. On fait une petite marche dans le vaste jardin (avantage du télétravail
à la campagne) pour s'aérer les poumons et les neurones, et soudain
l'idée arrive, fulgurante : on a du papier en réserve depuis que,
très inspiré, on s'en était fait livrer une demi-tonne par
une start-up de fournitures de bureau. Il doit en rester environ 499,5 kilos dans
un placard. Enfin un peu de travail physique en perspective, parce que le travail
devant l'ordinateur, c'est pas très bon pour le dos et on s'avachit de
jour en jour. Tiens, en parlant d'avachissement, ça me fait penser que
j'ai envie d'essayer le tout nouveau fauteuil informatique américain, inclinable
comme un fauteuil de télé pour troisième âge arthrosique
et lombalgique, avec prise d'ordinateur portable, casier latéral pour boissons
et amuse-gueules intégrés, ça a l'air d'enfer pour bosser
allongé, et surtout, lorsque vient le moment de faire une pause ou de chatter
avec des potes, on est déjà en position : y a juste à l'incliner
un poil de plus pour être bien relax. Ces Amerloques quand même, on
se moque, mais ils sont fortiches. A noter sur mon PDA : voir si on peut faire
un essai gratuit, manquerait plus que je file du pognon à une filiale de
Billou. 11heures 30 : il faut tout de même
en mettre un coup et avancer son boulot ! 12h30
: si on a bien bossé, c'est l'apéro ! On s'ouvre l'appétit
en salivant devant le magasin virtuel d'un pizzaïolo branché ou d'un
Asiatique qui livre à domicile. Vivement qu'on puisse équiper nos
PC d'odorama pour que de délicieux effluves aiguisent les papilles
des cadres affamés. Evidemment, plus on télétravaille
loin de Paris et près de Balaruc-sur-les-Oies, moins on a de chances de
s'y faire livrer une pizza toute chaude! Même un téléglandeur
branché ne peut tout avoir ! 14h30 : on
ne fait pas du bon boulot sur la digestion, c'est bien connu. C'est l'heure idéale
pour une partie d'échecs avec son pote de Tokyo, ou un jeu de rôle
en ligne qui va bien nous occuper jusqu'à 16h30 : forcément, une
fois pris dans le jeu, on perd la notion du temps. 16h
30 : nouveau petit café pour se sortir de la tête tous les monstres
que notre artéfact a pulvérisés dans le monde virtuel. 17h
: boulot ! A fond (penser à ne pas être viré, c'est très
important pour pouvoir s'acheter fenêtre 2002 et un nouveau PC plus rapide...) 17h45
: on finit tôt, comme tous les gens efficaces ! 18h
: on lit ses e-mails, et on parcourt son PDA pour savoir quelle jeune cadre dynamique
stressée on va pouvoir inviter au restau, car le vrai téléglandeur
ne sort que pour ses loisirs. A moins qu'une discussion sur un chat, ou un petit
dialogue sexy sur le Net... ? Ou encore que C. ne me fasse un strip-tease érotique
dont elle a le secret, devant sa webcam... Rien que d'y penser... Non,
finalement, ce soir, ce sera tranquille : télé (sur le moniteur,
bien sûr) suivi d'un bon bouquin sur le nouveau gadget que je me suis acheté
avec mon premier mois de salaire : le e-book ! Minuit,
l'heure du crime : visite d'un site sexy... ou loterie sur le Net, poker virtuel
? Je ne le révèlerai qu'à la NSA qui, paraît-il écoute
le monde entier... Qu'est-ce qu'ils doivent écouter comme conneries ! Heureusement,
il paraît qu'ils ont des ordinateurs pour trier les données par mots-clés
; comme quoi eux aussi sont des glandeurs - ce sont leurs computers qui se tapent
leur boulot pendant qu'ils matent les confessions de Clinton et Lewinski sur le
Web ! Alors, convaincus de la qualité
de vie des téléglandeurs ? Rejoignez
notre nouveau parti, le FETARD ( Fédération Extrémiste des
Téléglandeurs Avachis Réunis le Dimanche) ! |