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CONTES
Le tsar Clairsoleil et son fils Il
y a longtemps, dans une pauvre chaumière, vivaient trois soeurs, toutes
plus belles les unes que les autres. Elles étaient courageuses et travaillaient
du matin au soir. Leur maison était propre et accueillante, ce qui ravissait
leur grand-mère Babarikha, qui aimait rester assise près du poêle
à ne rien faire. Un soir, comme à
leur habitude, les trois soeurs filaient le lin à leur rouet quand l'aînée,
s'abandonnant à la rêverie, murmura: -
Quel bel homme que le tsar Clairsoleil ! On dit qu'il cherche une épouse,
gracieuse et travailleuse. S'il pouvait me choisir, je cuisinerais moi-même
notre banquet de mariage et j'y inviterais le peuple tout entier. -
Moi, dit la cadette en riant, je fabriquerais une toile très fine et j'offrirais
du drap au peuple tout entier. - Moi, soupira
la benjamine, je donnerais tout simplement à mon époux un beau fils,
plein de santé. Or, comme le hasard fait
bien les choses, le puissant tsar Clairsoleil, qui passait par là, entendit
les propos des trois soeurs par la fenêtre restée ouverte et en fut
fort ému. Sans hésiter, il entra dans la chaumière. -
C'est toi que je veux pour épouse, dit-il en tendant les bras vers la benjamine.
Quant à vous, chères et douces soeurs, vos voeux seront exhaussés.
Tu pourras filer le lin tout le jour, dit-il à l'une, et toi préparer
tous mes banquets, dit-il à l'autre. Ce
qui fut dit fut fait. Le tsar emmena les trois soeurs au palais, l'une tissa des
toiles d'une grande finesse, l'autre prépara des mets délicieux
et la troisième, devenue tsarine, attendit un enfant. Mais
par malheur, le pays fut attaqué par l'ennemi. La mort dans l'âme,
le tsar Clairsoleil dut quitter sa femme et partir défendre son pays. Le
temps passa et, un jour, la tsarine donna naissance à un très beau
garçon en pleine santé. Sans plus attendre, elle écrivit
à son époux pour lui apprendre la bonne nouvelle. Mais
la naissance de cet enfant ne réjouissait pas tout le monde. Les deux aînées,
devenues jalouses du bonheur de leur cadette, voulurent lui nuire. -
Comment faire ? demandèrent-elles à la vieille Babarikha, jalouse
elle aussi. - C'est facile, répondit celle-ci.
Nous allons faire boire le messager et, quand il sera ivre, nous échangerons
la lettre de la tsarine contre une autre. Elles
firent ce qu'elles avaient convenu. Quand, sur le champ de bataille, le tsar Clairsoleil
lut le message, il faillit devenir fou de douleur. Il y était écrit
: « Grand tsar, hier, ta mauvaise épouse t'a donné un successeur.
Mais ce n'est ni un fils, ni une fille, c'est un monstre mi-grenouille mi-souris.
Nous ferons ce que tu nous ordonneras. » La
douleur du tsar fit bientôt place à la colère, mais son amour
pour la belle tsarine lui fit reprendre ses esprits. «
N'agissez pas dans la hâte, écrivit-il à ses conseillers.
Je déciderai moi-même que faire de l'enfant quand je reviendrai de
guerre. » Le messager chevauche sur son
cheval rapide en cachant sur son coeur le précieux message du tsar. Mais,
ô malheur, la vieille et méchante Babarikha l'attendait aux portes
de la ville. Elle l'attira dans une taverne et le fit boire. Elle le fit boire
tant et tant que, devenu inconscient, il ne se rendit pas compte qu'elle ouvrait
sa chemise pour prendre la lettre du tsar et la remplacer par une autre. C'est
un message cruel que lurent les conseillers du tsar. «
Moi, Clairsoleil, je vous fais part de ma volonté : jetez dans les vagues
de l'océan l'enfant et sa mère. Ceci est un ordre, exécutez-le
! » Les conseillers furent horrifiés.
Mais que pouvaient-ils faire ? La volonté du tsar était sacrée.
À pas lents, la mort dans l'âme, ils se dirigèrent vers les
appartements de la tsarine. Ils ne se laissèrent dissuader ni par les larmes
de la jeune femme, ni par le merveilleux sourire du petit garçon. Ils firent
construire un grand tonneau, y enfermèrent la mère et l'enfant et
le firent jeter dans les vagues de l'océan. Mais
le tonneau ne sombra pas, il flotta, emportant au loin la tsarine et son petit
garçon. La jeune femme serrait fort son enfant et les larmes qui coulaient
de ses yeux inondaient le visage du petit tsarévitch. Comme elles étaient
chaudes, et pleines d'amour, elles firent grandir l'enfant. Il devint très
vite un jeune homme beau et intelligent. - Belles
vagues qui parcourez l'étendue de la mer, supplia-t-il, ayez pitié
de la tsarine et du jeune tsarévitch. Emmenez-nous vers la rive, épargnez
nos pauvres vies ! La mer alors se souleva et
une grosse vague rejeta le tonneau vers une plage déserte. Il roula sur
le sable mouillé. Une dernière larme de la tsarine coula sur le
visage du tsarévitch et il y trouva les forces nécessaires pour
soulever le couvercle du tonneau et le faire éclater en mille morceaux. Ils
avaient voyagé au gré des flots, pendant des jours et des jours
et ils étaient affamés. Le tsarévitch coupa les deux branches
du seul arbre qui poussait dans cette île déserte. De l'une il fit
un arc, de l'autre une flèche. Il enleva de son cou le cordon auquel était
pendue une croix et l'utilisa pour tendre son arc. Puis, avec son arme de fortune,
il partit à la chasse. Il marcha, escalada
des rochers, longea la grève sans rencontrer âme qui vive. Soudain,
il entendit des cris perçants venant de la mer. C'étaient ceux d'un
beau cygne blanc. Un énorme rapace, serres ouvertes, tournait et s'apprêtait
à fondre sur lui. Le tsarévitch
eut pitié du cygne, il banda son arc et transperça le corps du rapace
de sa flèche. L'oiseau, touché en plein coeur, s'abattit dans l'eau
comme une pierre. Réunissant ses dernières forces, il ne réussit
qu'à griffer le cou élancé du cygne avant de disparaître
dans les profondeurs de la mer. Puis, ce fut le silence. Le
tsarévitch soupira. Il venait de perdre son unique flèche. -
Ne regrette rien, lui dit alors le cygne. Je te remercie de m'avoir sauvé
la vie. Tu viens de tuer un méchant sorcier. Moi non plus, je ne suis pas
ce que tu crois. Je saurai te récompenser. Je te viendrai toujours en aide.
Bientôt tous tes soucis prendront fin. Le
cygne battit lourdement des ailes et s'envola vers l'horizon rougi par le soleil
couchant. Le jeune homme prit le chemin du retour, triste de n'avoir rien trouvé
à donner à manger à sa mère. Mais celle-ci ne lui
fit aucun reproche et l'accueillit avec un sourire. La nuit tombait et tous deux
s'allongèrent sur le sable pour dormir. Le
tsarévitch fut réveillé par les premiers rayons du soleil.
Il n'en crut pas ses yeux : devant lui s'élevaient de puissants remparts,
deux tours blanches comme l'écume de la mer, un palais aux coupoles dorées
et des églises aux toits argentés. Tout
excité, il réveilla sa mère. -
Mère, ma chère mère, dit-il en la prenant par la main, le
cygne blanc a tenu parole. Tous nos soucis vont prendre fin. Entrons dans cette
ville magnifique, les gens ne nous laisseront sûrement pas mourir de faim. Dès
que la tsarine et son fils franchirent les portes de la ville, les cloches se
mirent à sonner à tout rompre. Une foule enthousiaste accourut de
tous côtés et les popes à genoux remercièrent le ciel.
Les sabots des chevaux claquèrent sur les pavés. Des carrosses descendirent
des comtes et des chevaliers qui s'inclinèrent respectueusement devant
le jeune homme et sa mère. Entouré de religieux en grande tenue,
le patriarche en personne déposa une couronne finement ciselée de
pierres précieuses sur la tête du tsarévitch et, lui donnant
sa bénédiction, il l'amena jusqu'à un trône d'or et
le fit asseoir. Et c'est ainsi, comme dans un rêve,
que le jeune homme devint le maître de la ville aux tours dorées
et prit le nom de Gvidon. Le temps passa et,
un jour, apparurent à l'horizon les voiles blanches d'un navire. À
son bord, les marins étonnés regardaient fixement devant eux, sans
en croire leurs yeux. - Ne nous sommes-nous
pas trompés de chemin ? demanda l'un d'entre eux. Cette île a toujours
été déserte ! Regardez cette ville, ce palais aux tours blanches
et aux coupoles dorées ! Un tir de canon
ordonna au navire de jeter l'ancre dans le port et son capitaine n'osa pas refuser.
Dès que les marins mirent pied à terre, des messagers s'approchèrent
d'eux, leur annonçant que le puissant seigneur Gvidon désirait les
recevoir. Au cours du généreux
banquet qui leur fut offert, le jeune tsarévitch posa mille questions.
Il demanda à ces hommes d'où ils venaient, quelles terres ils avaient
parcourues, quelles mers ils avaient traversées, quelles marchandises ils
transportaient et à quoi ressemblait le pays de l'autre côté
de l'horizon. - Nous avons navigué tout
autour de la terre, répondirent les marins en se vantant. Nous avons acheté
des peaux de rennes, des peaux d'hermines blanches comme la neige et d'autres
de renards polaires. Si le vent continue de souffler dans nos voiles, nous serons
bientôt arrivés sur l'île de Bayan, puis nous naviguerons vers
l'est en direction de l'empire du grand tsar Clairsoleil. Gvidon
poussa un soupir et but une gorgée d'eau pour faire passer l'amère
tristesse qui lui serrait la gorge. - Bon vent,
courageux marins ! dit-il enfin d'une voix ferme. Transmettez au tsar Clairsoleil
les salutations cordiales du seigneur Gvidon. Puis
il accompagna ses hôtes jusqu'au port. Longtemps, il suivit du regard les
voiles blanches du navire. Quand il les vit disparaître, les larmes lui
montèrent aux yeux. L'une d'elle tomba dans
la mer. Aussitôt le cygne blanc apparut sur les vagues. -
Pourquoi es-tu si triste ? lui demanda-t-il. Que regardes-tu à l'horizon
? - Le navire qui a disparu au loin a emporté
une partie de mon coeur. J'aimerais retourner dans mon pays et voir le visage
de mon père. - Ne désespère
pas, jeune et beau tsarévitch. Si tu le veux, je te transformerai en moustique.
Tu voleras jusqu'au navire, tu te cacheras dans une fente de la coque et pourras
retourner chez toi. Le tsarévitch accepta
sans hésiter. Le cygne blanc déploya ses ailes, agita la surface
de la mer et arrosa le jeune homme de quelques gouttes argentées. Le tsarévitch
se transforma alors en un minuscule moustique qui s'envola en sifflant vers le
navire. Le vent souffla dans les voiles, le bateau
vola vers la terre ferme comme un oiseau blanc. Dès
que les marins jetèrent l'ancre dans le port, des messagers arrivèrent
pour les inviter à la cour. Peu de temps après, ils s'inclinaient
devant le grand Clairsoleil. Son trône était d'or, la salle de réception
brillait des mille flammes des chandelles, mais les yeux du tsar étaient
plus sombres que le fond de l'océan. Les
soeurs de la tsarine, la jalouse fileuse et la mesquine cuisinière, étaient
assises à côté du trône. Babarikha se pavanait. -
D'où venez-vous ? demanda le tsar avec gentillesse. Quels pays avez-vous
visités, quelles mers parcourues, quelles merveilles avez-vous admirées
? Les marins racontèrent leur voyage et
la plus étrange chose qu'il leur soit arrivée : -
Il y avait jadis, en pleine mer, une île déserte qui n'était
rien qu'un amas de rochers au milieu des vagues. Et cette fois-ci, ô miracle,
d'imposants remparts s'y élevaient vers le ciel. Il y avait un magnifique
palais aux tours blanches et aux coupoles dorées. C'est là que vit
le seigneur Gvidon et sa douce et tendre mère. Sache, grand tsar, que ce
seigneur t'envoie ses cordiales salutations. Une
lueur traversa les yeux du souverain. - Je souhaiterais
voir ce pays mystérieux avant de mourir, dit-il dans un soupir, et je rencontrerais
avec plaisir le seigneur Gvidon. Babarikha et
les méchantes soeurs furent saisies par un mauvais pressentiment. -
Tout cela n'est rien ! s'exclama la rusée cuisinière. Écoutez
quelque chose de plus merveilleux encore ! Quelque part dans la forêt profonde
il y a un sapin, sous le sapin se trouve une grotte étroite, dans cette
grotte vit un écureuil doré qui casse des noisettes dorées.
Et dans chaque noisette dorée, l'écureuil trouve un émeraude
gros comme un poing ! À cet instant,
le moustique tournoya autour de la tête de la cuisinière et la piqua
à la paupière. Son oeil entier gonfla comme une pastèque
mûre. La vieille Babarikha enleva sa chaussure et leva la main pour en frapper
le moustique, mais avant qu'elle ait eu le temps de l'écraser, il s'envola
très loin de l'autre côté de la mer. Gvidon
rentré chez lui n'était plus qu'un corps sans âme, la tristesse
l'avait envahi. Souvent, il venait sur la grève et regardait au loin. -
Pourquoi es-tu triste ? lui demanda un jour le cygne blanc. Gvidon
lui raconta la merveille de la forêt lointaine. Sous un sapin au milieu
de cette forêt se cache une petite grotte et dans cette grotte un écureuil
casse des noisettes dorées dont les fruits sont des émeraudes. -
Ne te tourmente pas, lui dit le cygne, je connais cette histoire. Il se peut même
qu'il s'y cache un peu de vérité. Le
cygne battit lourdement des ailes et disparut. Le jeune homme s'apprêtait
à faire demi-tour quand, soudain, il s'arrêta pétrifié.
Un très haut sapin se dressait devant les portes du palais. Dans ses racines
entremêlées se trouvait l'entrée d'une grotte, d'où
sortait la tête d'un petit écureuil qui cassait des noisettes dorées
contenant des émeraudes brillants de mille feux. Déjà
les gens se pressaient tout autour et la foule murmurait d'excitation. Gvidon
remercia le cygne blanc de ce merveilleux cadeau et ordonna au meilleur de ses
architectes de bâtir une maison transparente de pur cristal pour le petit
animal. Des gardes se relayèrent à son entrée jour et nuit.
La plus travailleuse des servantes de la cour reçut pour tâche de
soigner le petit écureuil, de lui procurer de douces noisettes et de lui
préparer de délicieux gâteaux au miel. Le gardien du trésor
en personne eut l'honneur de compter quotidiennement les émeraudes. Il
y en eut très vite tant et tant que, posés les uns sur les autres,
ils formèrent une véritable colline. L'île brillait comme
seul le soleil peut le faire. Les marins qui passaient au loin s'interrogèrent
sur cette étrange clarté qui les forçait à se protéger
les yeux. - La mer aurait-elle pris feu ? demandait
l'un. Est-ce une éruption de volcan ? demandait l'autre. Autant
de questions qui restèrent sans réponse jusqu'à ce qu'un
tir de canon, leur ordonnant de venir jeter l'ancre au port, leur fit reconnaître
la ville aux tours blanches et aux coupoles dorées, la cité du seigneur
Gvidon. Comme la première fois, les marins
furent invités au palais et Gvidon se montra curieux de leurs aventures. -
Le voyage a été bon, raconta le capitaine. Nous avons acheté
sur les rives du Don un troupeau entier de chevaux et, poussés par les
vents, nous naviguons à présent vers le pays du tsar Clairsoleil,
à l'est de l'île Bayan. - Transmettez
mes sincères pensées au grand tsar, dit le jeune seigneur en souriant
tristement. Les marins se régalèrent
d'un somptueux festin, puis le jeune Gvidon les raccompagna jusqu'au port. Il
resta longtemps à regarder le bateau s'éloigner et, quand celui-ci
disparut à l'horizon, une larme chaude coula de ses yeux et tomba dans
la mer. Le cygne blanc apparut aussitôt. -
Pourquoi es-tu si triste ? lui demanda-t-il. -
Mon père me manque, répondit le jeune homme. Je voudrais tant revoir
visage. - Rien de plus simple. Je vais te transformer
en mouche et tu pourras voler jusqu'au bateau. Le
cygne battit des ailes et arrosa le jeune homme d'une pluie argentée. Gvidon
se transforma aussitôt en insecte et alla se cacher dans une fente de la
coque du bateau. Le vent fut propice et le voilier
arriva bientôt à bon port. Les marchands et les courageux marins
furent invités au palais. La petite mouche vola à leur suite. Dans
la vaste salle dorée, tous s'inclinèrent profondément devant
le grand tsar Clairsoleil. Gvidon remarqua l'infinie
tristesse de son père, son regard sombre, qui exprimait une profonde solitude.
Par contre, la maligne cuisinière, qui avait toujours l'oeil gonflé
par la piqûre du moustique, ainsi que sa soeur la fileuse et la vieille
Babarikha, se rengorgeaient de leur position à la cour. Le
tsar salua aimablement les navigateurs et les emmena lui-même vers les tables
richement garnies. Au cours du dîner, ils les interrogea sur leur voyage. -
Depuis le temps que nous parcourons les mers, nous avons vu beaucoup de choses
étonnantes, raconta l'un des marins, mais cette fois une merveille nous
a coupé le souffle. Jadis, au large, se dressait une île rocheuse
et déserte. On ne sait par quel miracle de magnifiques coupoles dorées
et des tours blanches se sont dressées vers le ciel. Mais ce n'est pas
tout ! Aux portes du palais, il y a maintenant une maison en pur cristal, où
un écureuil casse des noisettes dorées et en sort des émeraudes
gros comme le poing. Il y en a tant et tant que, posés les uns sur les
autres, ils forment une véritable colline qui brille au loin comme seul
le soleil peut le faire. Des ministres du trésor et de nombreux écrivains
publics essaient d'en faire le compte sans jamais y arriver. D'ailleurs, cela
a peu d'importance, car chacun peut se servir comme il l'entend. Dans ce pays,
chacun des sujets possède autant que son seigneur. On n'y connaît
ni l'envie ni la jalousie, on ne sait pas ce qu'est la guerre. Le peuple entier
chérit son seigneur, le jeune et beau Gvidon, qui nous a demandé
de te transmettre ses pensées les meilleures. -
J'aimerais beaucoup voir cet endroit et rencontrer ce jeune seigneur, dit le tsar
en hochant la tête. Les deux méchantes
soeurs et leur grand-mère eurent un mauvais pressentiment. Elles chuchotèrent
entre elles, bien décidées à trouver un moyen pour empêcher
le tsar d'entreprendre ce voyage. - Même
si vous n'avez pas menti et que vous avez vu ce miracle de vos propres yeux, dit
la soeur fileuse en éclatant de rire aunez des marins, ce que je vais vous
raconter est bien plus merveilleux que votre banale histoire. Dans un pays lointain,
la mer s'ouvre parfois, l'eau tourbillonne, et des profondeurs sortent trente-trois
jeunes chevaliers. Leurs armures en écaille brillent comme le ciel du petit
matin. Noirfléau lui-même guide ces courageux guerriers. Que pensez-vous
de ce prodige ? La petite mouche se mit alors
à bourdonner et piqua cruellement la paupière de la fileuse. Son
oeil se mit immédiatement à gonfler comme un ballon. La vieille
Babarikha retira sa chaussure et leva la main pour en frapper la mouche, mais
celle-ci volait déjà par-dessus la mer. Le
jeune Gvidon rentra chez lui sain et sauf, mais il était plus triste que
jamais. Sa mère essaya en vain de le consoler. Un
jour qu'il était assis sur un rocher à regarder l'horizon, une larme
coula de son oeil dans la mer. Avant qu'il ait le temps de s'essuyer les yeux,
le cygne blanc était là. - Pourquoi
souffres-tu, bon tsarévitch ? lui demanda-t-il. Gvidon
lui parla de ce pays lointain, où la mer s'ouvre parfois pour laisser passer
trente-trois chevaliers aux armures brillantes, conduits par Noirfléau
en personne, le guide des tourbillons marins. -
Ne te tourmente pas, cher enfant, puisque ces chevaliers courageux sont mes propres
frères. Celui qui est à leur tête, c'est mon père bien-aimé,
dit le cygne avec douceur. Tu les verras très bientôt. Rentre tranquillement
chez toi. Le visage de Gvidon s'illumina de bonheur.
Il retourna au palais, ordonna à ses cuisiniers de préparer un banquet
et se précipita au sommet de la plus haute tour. À cet instant,
la surface de la mer se couvrit de sombres et sauvages vagues qui vinrent se fracasser
sur les rochers. De l'écume qui jaillissait vers le ciel sortirent trente-trois
chevaliers aux armures étincelantes. À leur tête se tenait
un vieil homme, aux longs cheveux blancs, qui lui sourit et le salua de la main.
Gvidon dévala les escaliers pour aller accueillir ses hôtes. Il s'inclina
respectueusement devant eux. - Je suis venu parce
que ma fille me l'a demandé, dit le vieil homme en posant aimablement la
main sur l'épaule de Gvidon. Et nous reviendrons tous les jours à
l'aube. Nous sortirons du fond de la mer pour te protéger, toi et ton pays. Ainsi,
tous les jours, les chevaliers revinrent. Le jeune et beau Gvidon rayonnait de
bonheur. - Un voilier blanc à l'horizon
! cria un jour le gardien de la tour, à l'instant même où
l'armée éblouissante disparaissait au plus profond des flots. À
bord, les marins n'en croyaient pas leurs yeux. Trente-trois chevaliers aux armures
étincelantes qui venaient de s'engouffrer dans la mer ! C'était
un miracle ! Ils n'eurent pas le temps de se remettre de leur surprise qu'un tir
de canon leur ordonnait de venir mouiller dans le port. -
Vers quels horizons vous a mené le vent ? Qu'avez-vous vu ? leur demanda
Gvidon au cours du banquet. - Nous avons fait
le tour du monde, répondirent les marins. Nous revenons avec des pierres
précieuses, de l'or, de l'argent et du cuivre. Nous avons hâte de
rentrer chez nous, à l'est de l'île Bayan, au pays du grand tsar
Clairsoleil. - Je ne vous retarderai pas, dit
le seigneur Gvidon avec tristesse. Il les raccompagna
jusqu'à leur navire et resta longtemps à les regarder s'éloigner.
Une larme glissa sur son beau visage et tomba dans l'eau bleue. Le cygne blanc
apparut aussitôt. - Pourquoi es-tu si triste
? lui demanda-t-il. - J'ai le mal du pays, répondit
encore une fois le jeune homme, et mon père me manque. Ce voilier a emporté
une partie de mon coeur. Le cygne battit la surface
de la mer de ses ailes blanches et quelques gouttes mouillèrent le jeune
homme. Gvidon disparut. Un petit bourdon brun
et or vola vers le navire où il se cacha dans une fente de la coque. Quelques
jours plus tard le voilier accostait à bon port. Clairsoleil
était assis sur son trône dans un habit magnifique, mais son regard
fatigué trahissait une profonde amertume. À côté de
lui se tenaient les méchantes soeurs et la vieille Babarikha. -
Dites-moi, marins, où avez-vous navigué ? demanda le tsar. Avez-vous
vu des merveilles dont je n'ai encore jamais entendu parier ? -
Il y a un endroit au milieu des mers où se dressaient jadis des rochers
hostiles, conta l'un des marins, mais un jour, ô miracle, dans cette île
déserte s'éleva une ville magnifique aux gracieuses tours blanches,
aux coupoles dorées. Dans une maison en cristal, non loin des portes du
palais, un écureuil casse des noisettes dorées et en sort des émeraudes
gros comme le poing. Il y en a tant et tant qu'une colline étincelante
s'élève vers le ciel. Tout cela, vous le savez déjà.
Mais ce n'est pas tout. Maintenant, aux premiers rayons du soleil, la mer se couvre
de vagues déferlantes, l'eau se fracasse contre les rochers, et dans l'écume
blanche apparaît une armée de trente-trois chevaliers aux armures
brillant de mille feux. À leur tête se tient un vieil homme aux cheveux
blancs comme la neige. Gvidon, le seigneur de l'île, les accueille chaque
jour. Ce pays, où tous les sujets sont
riches et qui ne connaît pas la guerre, est sous la protection des forces
mystérieuses de la mer. Le jeune et beau seigneur qui le gouverne t'adresse
ses meilleures salutations et souhaite de tout coeur que ton peuple te chérisse. Le
tsar Clairsoleil resta un long moment silencieux. -
Je voudrais tant voir ce pays avant de mourir, dit-il enfin, faire la connaissance
du seigneur Gvidon et oublier mon chagrin. -
Ce ne sont que paroles déraisonnables ! s'écria la vieille Babarikha.
Qu'y a-t-il de si extraordinaire? Un vieillard à la tête d'une troupe
de brigands errant aux portes de la ville en demandant la charité. Bêtises
! Moi, grand tsar, je connais un vrai miracle. Loin,
très loin au-delà de sept mers, vit une belle tsarine. Elle a un
visage d'ange, ses joues sont fraîches et roses et ses yeux brillent comme
le soleil de midi. La lune se couche dans ses cheveux et son front nacré
a l'éclat des étoiles. Son pas est élégant et son
sourire pareil à l'aurore. Sa voix est douce comme la brise. Cette jeune
femme est plus belle encore que le plus beau des rêves. Entendant
comment la vieille intrigante cherchait à embrouiller l'esprit du tsar,
le bourdon se mit à s'agiter. Il lui piqua méchamment le nez qui
se mit à gonfler et devint aussi gros qu'un melon ! -
Attrapez-le, s'écrièrent les deux soeurs en levant leurs poings. Mais
le petit bourdon brun et doré volait déjà par-dessus les
vagues vers son île. Gvidon arriva sain
et sauf chez lui, mais il était toujours aussi triste. Un
jour qu'il était assis sur un rocher, une larme coula de ses yeux dans
la mer. Aussitôt le cygne blanc apparut. -
Pourquoi es-tu toujours aussi triste ? lui demanda-t-il. -
Je vis seul sans amour. Même le merle s'envole vers le ciel une merlette
à ses côtés. Ma main est vide et je ne sais si la main de
celle à laquelle je rêve en secret s'y glissera un jour. -
Qui est cette jeune fille à laquelle tu rêves en secret ? demanda
le cygne. Je la connais peut-être. - J'ai
entendu parler d'une tsarine au visage d'ange, dont les yeux brillent comme le
soleil de midi. Ses joues sont comme des roses. La lune se couche dans ses cheveux
et son front nacré a l'éclat des étoiles. Son pas est élégant
et son sourire pareil à l'aurore. Existe-t-elle vraiment ou est-ce seulement
un rêve ? - Elle existe, répondit
le cygne après un moment d'hésitation. Mais réfléchis
bien avant de lui dévoiler ta flamme, car elle ne désire que le
véritable amour. Gvidon jura sur son honneur.
Il était prêt à tout, il ferait le tour du monde si nécessaire,
à travers les sept mers, dans la tempête et dans le froid, à
la recherche de l'amour. Le cygne se contenta de sourire : -
Tu es plus près de ton bonheur que tu ne peux l'imaginer, dit-il avec douceur. Avec
de grands battements d'ailes, il s'envola dans le ciel, puis se laissa tomber
la tête la première dans un buisson d'églantiers en fleurs.
Ses plumes volèrent comme des flocons de neige et il se transforma en une
merveilleuse jeune fille au visage d'ange, au sourire comme l'aurore. Le jeune
et beau Gvidon se jeta à genoux devant elle et embrassa ses paumes blanches.
Puis, la prenant par la main, il l'emmena chez sa mère. -
Mère, ma chère mère, lui dit-il, bénis notre union,
pour que nos jours coulent dans la paix, l'harmonie et le bonheur. -
Que Dieu vous accorde tout ce que vous souhaitez, répondit celle-ci émue
par la beauté de la jeune fille et la joie de son fils. Les
cloches des tours blanches se mirent à sonner à tout rompre, annonçant
alentour la nouvelle du mariage. Les jours et
les mois passèrent. Le bonheur de Gvidon était sans faille. Sa douce
épouse attendait un enfant. - Une voile
blanche à l'horizon ! cria un matin l'un des gardes de la tour. -
D'où venez-vous, chers amis ? demanda le jeune seigneur aux marins qu'il
avait invités à sa table. - Les
vents nous ont poussés très loin. Nous avons navigué dans
de traîtres tourbillons, dans la tempête et les ouragans, jusqu'à
des pays inconnus. La marée nous jetait sur les rochers et des monstres
bizarres essayaient de nous attraper. Mais, Dieu merci, nous avons défié
tous les dangers. À présent, nous rentrons chez nous avec de précieuses
marchandises. Quand nous aurons dépassé l'île de Bayan, nous
mettrons le cap à l'est, vers l'empire du tsar Clairsoleil. -
Saluez-le cordialement de ma part, dit Gvidon. Il paraît qu'il souhaite
visiter mon pays, dites-lui que je serai très heureux de le recevoir. Le
voilier disparut à l'horizon. Cette fois, le jeune seigneur ne pleura pas,
car là où il se trouvait, il était comblé de bonheur. Quelques
jours plus tard, le voilier arriva à bon port. Clairsoleil, dans son habit
d'or, accueillit aimablement ses hôtes, mais son regard fatigué trahissait
toujours une profonde amertume. À ses côtés se tenaient les
deux soeurs aux paupières rouges et gonflées et la vieille Babarikha
au nez comme un melon mûr. - Dites-moi,
marins, avez-vous vu des merveilles dont je n'ai encore jamais entendu parler
? interrogea le tsar. - Nous avons souvent navigué
là où un rocher hostile se dressait dans la mer, conta l'un des
marins. Une ville magnifique aux coupoles dorées y a fleuri. Aux portes
du palais, dans une maison de cristal, un écureuil casse des noisettes
et en sort des émeraudes gros comme le poing. Il y en a tant et tant qu'une
colline éblouissante comme le soleil de midi s'élève jusqu'à
toucher le ciel. À l'aube, la mer se soulève et, de ses vagues déferlantes
qui viennent s'écraser sur les rochers, sort une armée de chevaliers
en armures brillantes. À leur tête se tient un vieil homme aux longs
cheveux blancs. Le puissant Gvidon les accueille. Le pays est sous la protection
des forces mystérieuses de la mer. -
Vous m'avez déjà raconté tout cela, dit le tsar, ne cachant
pas sa déception. - Grand tsar Clairsoleil,
ajouta le plus jeune des marins, nous avons gardé le plus beau des miracles
pour la fin. Gvidon nous a présenté sa jeune épouse. Son
visage est celui d'un ange, ses joues ont la couleur des roses, ses yeux brillent
comme le soleil de midi. La lune se couche dans ses cheveux et son front nacré
a l'éclat des étoiles. Elle est plus belle encore que le plus beau
des rêves ! Le jeune et beau seigneur t'envoie ses sincères salutations
et attend ta visite. - Trouvez-moi un navire,
s'écria Clairsoleil, le meilleur de tous, qui puisse sillonner les mers.
Nous attendrons des vents favorables et nous naviguerons vers l'ouest. La
vieille Babarikha et les deux méchantes soeurs essayèrent en vain
de dissuader le tsar mais, cette fois, rien n'y fit. La décision de Clairsoleil
était ferme. - Taisez-vous ! hurla-t-il.
Je suis las de vos caquetages. Je veux rencontrer Gvidon et voir de mes propres
yeux toutes les merveilles qu'on m'a racontées. Quelques
jours plus tard, Gvidon regardait par la fenêtre la mer bleue et calme,
que seule une légère brise agitait. Soudain, il aperçut à
l'horizon des voiles gonflées, blanches comme la neige. Des
navires majestueux, toute une flottille, s'avançaient vers son île.
Autour des mâts, qui brillaient au soleil, tournaient des cormorans. -
Ma chère mère ! s'écria Gvidon, le coeur rempli de joie.
Regardez qui arrive ! Est-ce mon père, l'homme à l'habit brillant
comme les étoiles, au front resplendissant de perles, qui se tient sous
le baldaquin ? Est-ce le grand tsar Clairsoleil, votre époux bien-aimé
? Une canonnade rompit le silence, les cloches
sonnèrent à tout rompre. Une foule se rassembla dans le port pour
acclamer le tsar. Clairsoleil posa le pied sur la terre ferme et tendit la main
à Gvidon, puis, au milieu des cris de joie, il se dirigea vers le palais.La
vieille Babarikha et les deux méchantes soeurs le suivaient, tremblantes
de peur. Gvidon, à les voir, se mit à
rire, car il était si heureux que toute colère l'avait quitté. Aux
portes du palais, les trente-trois chevaliers aux armures resplendissantes firent
au tsar une haie d'honneur et Noirfléau, à la longue chevelure blanche,
s'inclina profondément devant lui. Au pied du sapin qui touchait le ciel,
l'écureuil dans sa maison de cristal cassait des noisettes pleines de émeraudes. À
cet instant, l'épouse de Gvidon sortit pour l'accueillir. Le tsar n'avait
jamais vu une jeune femme aussi belle. Ses joues avaient la couleur des roses.
Ses yeux brillaient comme le soleil de midi. La lune se couchait dans ses cheveux
et son front nacré avait l'éclat des étoiles. Elle sourit
au tsar en lui tendant les bras. La mère de Gvidon s'approcha à
son tour. Clairsoleil devient soudain très pâle. Rêvait-il
ou était-il éveillé ? Était-ce sa femme bien-aimée
qui se tenait devant lui ? Gvidon, ce beau et fier garçon, était-il
le fils qu'elle lui avait promis ? L'amertume, la peine, la tristesse disparurent
en un instant de son regard, il serra sur son coeur sa femme, son fils et sa belle-fille. Et
la vieille Babarikha ? Et les méchantes soeurs ? Prises d'une peur bleue,
elles s'étaient cachées derrière une armoire ! Quand on les
retrouva, elles n'étaient pas belles à voir ! Sales, couvertes de
toiles d'araignée, de vrais épouvantails. Le tsar, tout à
son bonheur, éclata de rire en les voyant. -
Que le diable emporte ces femmes perfides ! dit-il en détournant la tête. Le
festin fut joyeux. Le tsar dansa toute la nuit avec sa femme. J'y
étais ! J'ai bu avec Clairsoleil et son fils bien-aimé. J'ai goûté
à tous les mets délicieux. Mais j'ai repris mon chemin et, partout
où je passe, je raconte cette merveilleuse histoire aux enfants. |