CONTES
Le soleil, le froid et le
vent
Etant
donné que tout peut arriver dans les contes, même les choses les
plus inattendues, on ne s'étonnera pas si, un jour, le soleil, le froid
et le vent partirent ensemble en voyage. Un mot
en entraînant un autre, ils commencèrent à deviser sur le
point de savoir qui était le plus fort en ce monde. Le soleil déclara
aussitôt : « Tout le monde me sait
gré d'apporter la lumière et la chaleur. Mais je sais aussi être
torride. C'est pourquoi l'on me craint. Je suis donc le plus fort. » «
Ne te vante donc pas ! » répliqua aussitôt le froid. «
Quel pouvoir as-tu en hiver? A cette époque, il faut voir comme on me redoute
! J'ai donc un avantage sur vous. » Ces
deux-là continuèrent à fanfaronner. Seul, le vent ne souffla
mot, tout en les écoutant avec attention. Ils ne furent pas longs à
rencontrer en chemin un paysan qui revenait de la ville. Dès qu'il les
aperçut, l'homme ôta son bonnet et se prosterna devant eux. «
Tu vois ? » dit le soleil, quand ils eurent dépassé le paysan,
« il se prosterne devant moi car je suis le plus fort. » Mais
le froid sourit ironiquement : « C'est
ce qu'on dit. Ce salut m'était peut-être destiné ... As-tu
remarqué le regard effrayé de cet homme ? » Ils
auraient polémiqué encore longtemps si le vent n'avait eu soudain
une bonne idée. « Hé ! Monsieur
! » lança-t-il au passant. Quand celui-ci se fut retourné
vers eux, le vent ajouta : « Qui as-tu
plus précisément salué ? Le soleil, le froid ou moi ? » Le
paysan les regarda bien. Le froid se renfrogna. Le soleil montra son plus beau
sourire, mais ses yeux brillaient comme deux charbons ardents. Seul, le vent ne
fit aucun effort particulier. Il se contenta de souffler sur le chemin un air
qui s'était rafraîchi au contact du froid et refroidissait même
l'ardeur du soleil. « C'est devant toi
que je me prosterne, joli vent », dit le paysan sans avoir besoin de longtemps
réfléchir. Naturellement, cette
réponse n'eut l'heur de plaire ni au soleil ni au froid. «
Tu ne connais pas encore notre force ! » crièrent-ils avec colère.
Et, avant que le pauvre homme n'ait pu protester, le soleil bondit dans le ciel
et se cacha derrière les nuages, tandis que le froid courait à toutes
jambes vers la forêt qui se dressait à l'horizon. Seul,
le vent demeura près du paysan et lui dit : «
N'aie peur de rien et va-t'en chez toi tranquillement. Si l'un de ces deux-là
cherche à te nuire, il te suffit de m'appeler et je viendrai à ton
secours. Je sais comment m'y prendre avec eux ... » Là-dessus,
le vent poursuivit son chemin, et le paysan rentra chez lui. Il
aurait sans doute oublié l'incident si, cette année-là, l'hiver
n'avait été aussi soudain. Il gela à pierre fendre. Le pauvre
homme ne put mettre le nez dehors sans risquer qu'il se transforme aussitôt
en glaçon. Bientôt, le bois manqua dans le chalet. Le
jour où le paysan brûla sa dernière bûche, le froid
commença à sévir dans sa chaumière. «
Je suis venu te montrer qui est le plus fort ! » cria-t-il en faisant trembler
les portes. De peur et de froid, le sang se figea
dans les veines du paysan, tandis que des griffes de glace s'abattaient sur la
pièce. Au dernier moment, l'homme se souvint de ce que lui avait dit le
vent et il commença à prier : «
Vent, joli vent, Viens
à mon aide ! Le
froid me prend, La
mort me guette. Dépêche-toi, Je
meurs de froid ! » Mais
le froid poussa encore deux fois la porte avant de repartir vers la forêt.
Terrifié, le paysan en eut des chandelles de glace au bout de ses moustaches
et il commença à soupirer et à se lamenter. Heureusement,
une brise tiède souffla de la porte entrouverte et le pauvre homme sentit
que son sang se remettait à circuler. A
partir de ce jour, le froid ne se montra plus dans la chaumière et le paysan
ne fut pas long à oublier l'incident. Puis vinrent le printemps et l'été.
Il y avait fort à faire dans les champs et les prés. Le paysan ne
rentrait chez lui que tard le soir, tout en nage et fatigué. Un
jour, à midi, alors qu'il ratissait le foin, le soleil brillait avec une
telle force depuis le matin qu'il semblait à l'homme que l'astre descendait
sensiblement du ciel comme pour le brûler et le consumer tout à fait.
Il en laissa tomber son râteau de désespoir, se prosterna au sol
et appela : «
Ô vent joli, Prends
donc pitié ! Le
soleil luit, Je
suis brûlé. Le
soleil cuit, Je
suis rôti ! » Cette
fois, à l'instant où le paysan allait s'évanouir, une brise
fraîche passa sur son visage. Et, bien que le soleil brillât de toutes
ses forces, ses rayons perdirent de leur intensité. Le pauvre homme se
releva, reprit son râteau et se remit au travail. Depuis,
ni le soleil ni le froid n'essayèrent plus de lui faire du mal. Et le paysan
se félicita d'avoir justement estimé que le vent était le
plus fort. |