HUMOUR Paul
Itolog Cendrillon féministe -
Dis maman, demanda un jour Céline à sa maman, une militante féministe,
tu me racontes l'histoire de Cendrillon ? - D'accord,
mais tu es grande maintenant : je vais te raconter la véritable histoire
de Cendrillon, celle qu'on devrait apprendre à toutes les jeunes filles
pour les mettre en garde contre la duplicité des hommes... Un
jour, donc, le papa de Cendrillon, fragile comme tous les papas du monde, se trouva
affecté par la crise de la quarantaine et peu après il attrapa ensuite
un méchant virus qu'on appelle à cause de ça le démon
de midi. Il quitta donc son épouse, une femme douce et bonne qui s'était
sacrifiée pour que son mari puisse faire carrière, cuisinant lorsqu'il
recevait ses collègues ou son patron, préparant sans faiblir cocktails
et réceptions, assurant inlassablement et sans se plaindre toutes les taches
domestiques et l'éducation de leurs enfants. Mais lorsque l'ingrat père
de famille fut atteint du démon de midi, il quitta le domicile conjugal
et se remaria avec sa maîtresse, son ancienne secrétaire. C'est,
ma fille, la première leçon de ce conte : les hommes sont égoïstes
et ingrats. Cendrillon,
naïve et bête comme une adolescente en conflit avec sa mère,
préféra s'en aller vivre avec son père et sa nouvelle femme. La
marâtre, qui au début avait été gentille avec Cendrillon,
se révéla une méchante femme, et très vite elle accabla
Cendrillon en lui faisant faire tous les travaux domestiques, car elle se prétendait
allergique à la poussière et au liquide vaisselle. Cette
vilaine femme avait déjà deux filles d'un premier mariage, car la
garce avait commencé fort jeune à séduire les riches héritiers,
et ses deux péronnelles, perverties par l'exemple de leur mère,
étaient sournoises et perverses. La légende les dit méchantes
et laides, mais seuls ces stupides machos que sont les hommes veulent que les
femmes méchantes soient laides et Cendrillon aussi belle que blonde et
pure. C'est vraiment idiot, ma fille. C'est
la deuxième grande leçon de ce conte : les hommes sont idiots et
naïfs, et vont là où leur bâton de pèlerin les
guide. A
la vérité, les demi-soeurs de Cendrillon étaient jolies,
mais leurs minauderies ne pouvaient tromper les autres femmes qui reconnaissaient
en elle l'esprit malsain de leur garce de mère, alors que cendrillon gardait
l'âme pure, malgré les épreuves qu'elle traversait. Car
épreuves il y avait pour Cendrillon, au sein de cette famille recomposée
; la place déjà leur manquait et Cendrillon avait été
reléguée sous les combles, près du conduit de cheminée,
un endroit plein de poussières et de cendres d'où lui venait son
surnom. La marâtre d'ailleurs, ne cessait de tancer son papa pour qu'il
achète une maison plus vaste avec piscine et tennis, afin qu'elle puisse
vivre selon son rang, comme elle disait. Un jour,
grâce à ses relations mondaines, la marâtre put faire inviter
ses filles à un grand bal privé où se retrouveraient tous
les rejetons à marier de l'aristocratie européenne, une chance inespérée
de marier ses filles à des princes ou des ducs, ou à quoi que ce
soit qui porte un titre ; à la rigueur le fils d'un nouveau riche, à
la condition qu'il possédât au minimum un château et un chalet
à Gstaad - la côte d'Azur était devenue si populaire de nos
jours. Dans l'esprit des relations de la marâtre, Cendrillon aussi était
invitée, car chacun avait deviné en elle des qualités humaines
qui rehaussaient sa beauté, mais la marâtre n'avait nulle envie de
la voir piquer un prétendant à ses filles - ses vraies filles. Aussi,
le jour dit, confia-t-elle à Cendrillon une liste de travaux à décourager
un atelier clandestin de couture. Cendrillon
pleura beaucoup, car même si sa vraie mère lui avait appris la vanité
de ces titres désuets, issus des greniers de l'histoire, elle n'était
qu'une fragile jeune fille et les beaux atours de princesses et de princes glissants
sous les lustres d'une salle de bal la faisaient encore rêver. Aussi, dans
son désespoir, se tourna-t-elle enfin vers sa mère, sa vraie mère
: - Pardonne-moi, maman, j'aurais dû rester
vivre avec toi... mais je voulais soutenir papa, car je sentais que cette femme
ne le rendrait pas heureuse. Sa mère savait
ce qu'il y avait de petit mensonge dans cette déclaration tardive, mais
elle ne pouvait rester insensible au chagrin de sa fille. Elle prit les choses
en main : au volant de sa voiture flambant neuve (car depuis sa séparation,
elle avait fondé un site Internet de soutien aux femmes plaquées
désireuses de retravailler, site qui marchait plutôt bien grâce
à ces affreux et nombreux machos), et amena sa fille chez le coiffeur,
puis chez la manucure et un tailleur très chic, le tout en moins de trois
heures. Cendrillon eut quelque mal à choisir ses chaussures : -
Ma fille, si tu ne te décides pas, tu vas arriver au bal à minuit,
et tous les princes seront bourrés. Et un prince bourré, c'est comme
tous les mâles : ils voudra te mettre la main au cul et ne se rappellera
même pas ton nom le lendemain ! Elle arriva
malgré tout à faire de sa fille une beauté sans pareille,
comme si elle avait usé d'une baguette magique, et mena Cendrillon au bal
dans son cabriolet, un turbo diesel rampe commune à injection directe.
Les laquais et le service d'ordre, qui en avaient vu des princesses et des bagnoles,
furent pourtant éblouis par cette apparition. Comme les filles de la marâtre
étaient bien inscrites sur la liste des invités, le service d'ordre
la laissa entrer, ce qu'ils eussent fait dans tous les cas devant l'éclat
de sa beauté. Dès qu'elle fut entrée, les murmures demandèrent
tous la même chose : "Mais qui est donc cette beauté ?".
Certains jeunes hommes, mal éduqués malgré qu'ils fussent
princes, s'enthousiasmèrent : "Enfin de la chair fraîche! J'étais
à Rio pour le réveillon, à Gstaad cet hiver et à Saint-Bart'
l'été dernier, eh bien, on y voit toujours les mêmes nichons
!", faisant trépigner de jalousie et de rage les demi-soeurs de Cendrillon.
Celles-ci, suivant les conseils de leur mère, s'étaient renseignées
sur tous les prétendants, et purent tout de même mettre le grappin
sur deux jeunes héritiers faciles à manipuler. Cendrillon,
elle, rencontra un charmant et brillant jeune homme qui lui avoua n'être
pas titré, simplement apparenté à une grande famille. Elle
dansa avec lui toute la soirée, au grand dam des nombreux mâles
qui la convoitaient. Sur le coup de minuit, elle
partit précipitamment à cause de ses chaussures qui lui faisaient
horriblement mal. - Quel idée j'ai eue
de mettre des talons haut ! dit-elle à sa mère dans la voiture. -
Je t'avais prévenue ! C'est un instrument de torture. Les talons haut sont
une des nombreuses inventions des hommes pour asservir et humilier les femmes,
un lointain dérivé des obsessions chinoises sur les petits pieds...
Demande-t-on aux hommes de porter des slips de trois tailles plus serrés
? En se penchant dans l'escalier pour ôter
ses chaussures, Cendrillon vit que le beau jeune homme l'observait discrètement,
aussi laissa-t-elle sur le côté ses élégantes chaussures
en dévalant pieds nus les escaliers de marbre, sachant qu'il les ramasserait. -
C'est bien ma fille, tu as bien joué le coup : une féministe doit
assumer sa sexualité mais il ne faut jamais coucher le premier soir ! De
plus, il sera intrigué que tu abandonnes dans l'escalier des escarpins
aussi chers ! Et tu as bien fait de te laisser soutirer ton numéro de portable
: il faut toujours donner aux hommes l'impression qu'ils font le premier pas,
ce sont d'incorrigibles prétentieux. C'est
la troisième leçon de ce conte, ma fille : les hommes sont des enfants
timides, grossiers à l'occasion, mais surtout fiers et prétentieux. Cendrillon
attendit impatiemment que le jeune homme l'appelât - allait-il même
l'appeler ?-, mais il la fit languir deux interminables journées pour faire
l'important, comme sa militante de mère l'avait prévu. Finalement,
il appela Cendrillon et, le samedi suivant, lorsqu'il sonna à la porte
et que la marâtre vint ouvrir, celle-ci en fut fort surprise, sachant que
ses vraies filles avaient mis la main sur le phallus de vrais princes, elle se
demandait ce que venait faire là ce roturier : -
Bonjour madame, je viens chercher votre fille, lui dit-il poliment. -
Mes filles sont sorties faire des courses, je crains qu'elles ne soient pas disponibles,
dit-elle en faisant de gros efforts pour demeurer polie, car après tout
ce jeune homme issu de peu était un cousin d'une famille bien. -
Merci, mais je voulais parler de Cendrillon, elle m'attend ! précisa-t-il
à la marâtre, ravie à la perspective d'être enfin débarrassée
de cette adolescente qu'elle ne supportait plus. Voilà,
ma fille, la véritable histoire de Cendrillon, qui par la suite vécut
heureuse, du moins je l'espère... car vois-tu : avec les hommes on ne sait
jamais ! |