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HUMOUR
De
la littérature russe, l'Occident connaît depuis
longtemps des auteurs comme Dostoïevski, Soljénitsyne
et d'autres, qui sont certes des géants littéraires,
mais sombres et tourmentés, alors que les meilleurs
tirages russes - exception faite des ouvrages communistes
de lecture obligatoire, - ont été obtenus
par Ilf et Petrov (deux journalistes-romanciers qui
collaboraient pour la première fois avec cet ouvrage),
pour leur roman de 1928, Les Douze Chaises et sa suite Le
Veau d'Or, les aventures hautes en couleurs d'un jeune et
sympathique escroc à la poursuite d'un trésor,
sorte d'Arsène Lupin fauché, cynique et bondissant,
asocial, individualiste - et donc anticommuniste - mais
chaleureux, séducteur et enthousiaste. Son humour
et l'universalité de ses personnages l'ont fait comparer
aux romans de Mark Twain ou Jérome K. Jérome.
Sept films au moins ont été tirés des
"Douze chaises", dont celui, excellent et délirant,
du metteur en scène Léonide
Gaïdaï.
Ostap
Kissa
Mme Gritsatsouïéva
(A.Gomiachvili) (A.Filippov)
(N.Kratchkovskaïa)
Ce
récit picaresque, vif et drôle, dénonciation aussi bien du
capitalisme et de l'individualisme que du communisme, s'il a été
longtemps interdit, a connu un immense succès. Il est cher au coeur de
tous les russes et des habitants des "pays frères" qui ont connu
le communisme : toujours réédité, souvent adapté au
cinéma, beaucoup en connaissaient des passages entiers, et certaines des
répliques sont passées dans le langage courant, au même titre
qu'en France "ça eût payé" ou "y a comme un
défaut", des sketches de Fernand Raynaud : -
Tu veux aussi la clé de l'appartement où je garde mon argent ?!
(c.-à-d. : tu es gonflé, tu me demandes trop) -
Vous n'êtes pas dans une église, on ne vous trompera pas. (évoque
"la religion est l'opium du peuple") -
Le sauvetage des noyés est entre les mains des noyés eux-mêmes.
(c.-à-d. : démerde-toi !) - L'automobile
n'est pas un luxe, mais un moyen de transport. (évoque les slogans irréalistes
et emphatiques de l'époque communiste) -
Ne m'écrasez pas l'intellect ! (lorsqu'on est embêté par quelqu'un). L'intégralité
de ces textes est disponible en russe sur l'Internet. Les
trois extraits ci-dessous sont publiés avec l'aimable autorisation des
éditions Librairie du Globe, 67 bld Beaumarchais, 75003 Paris ; traduction
de Mr Alain Préchac. LES
DOUZE CHAISES Le
"grand combinateur" Présentation
de l'extrait : c'est la première apparition dans le récit
du héros, Ostap Bender A
onze heures et demie ce jour-là entrait dans Stargorod, venant du nord-ouest
(...), un jeune homme d'environ vingt-huit ans. Derrière lui courait un
petit va-nu-pieds: « Tonton ! criait-il
gaiement, donne-moi dix kopecks ! » Le
jeune homme sortit de sa poche une pomme toute chaude et la lui donna, mais l'enfant
continua à le suivre. Alors le piéton s'arrêta et, avec un
regard ironique, murmura : « Tu veux peut-être
aussi la clef de l'appartement où je garde mon argent ? » Le
petit vagabond déchaîné comprit alors le peu de crédit
qu'il pouvait accorder à ses espérances et décrocha sans
insister. Le jeune homme avait menti : il n'avait
ni argent, ni appartement pour le dissimuler, ni clef pour en reprendre possession.
Il n'avait même pas de manteau. Il entrait dans la ville en complet vert
cintré. Un petit cache-nez élimé s'enroulait plusieurs fois
autour de son cou puissant ; il portait des bottines vernies recouvertes de daim
orange, mais sous ses bottines il n'avait pas de chaussettes. Ellotchka
la cannibale

(N.Vorobiova)
Présentation
de l'extrait : donne une idée des nombreux personnages secondaires,
souvent drôles et typés, que le héros rencontre au cours de
sa chasse au trésor. Le
vocabulaire de William Shakespeare compte, d'après les spécialistes,
douze mille mots. Celui d'un nègre de la tribu cannibale des « Moumbo-Youmbo
» en comprend trois cents. Ellotchka Chtchoukina
se tirait allègrement d'affaire avec une trentaine. Voici
la liste complète des substantifs, phrases, expressions et interjections
soigneusement choisis par elle parmi les trésors de la grande et merveilleuse
langue russe : 1. Petit goujat ! 2. Ho-ho ! (exprime, selon les circonstances
: l'ironie, la surprise, l'enthousiasme, la haine, la joie, le mépris ou
la satisfaction). 3. Formid ! 4. Sinistre (s'applique à n'importe
quoi. Exemples :« Voilà le sinistre Pierre », « sinistre
temps », « sinistre histoire », « sinistre chat »,
etc.). 5. Lugubre. 6. Atroce (par exemple, relatant une rencontre faite
avec une excellente amie : « Atroce rencontre »). 7. Gamin (à
l'intention de toutes les connaissances du sexe masculin, indépendamment
de l'âge et de la situation sociale). 8. Ça suffît, vos
salades. 9. Comme un enfant («je le pile comme un enfant » - aux
cartes ; «je lui ai cloué le bec comme à un enfant »,
à propos d'une conversation avec le responsable de l'appartement communautaire). 10.
J-j-joli ! 11. Gros et beau (pour caractériser hommes et objets). 12.
Prenons un fiacre (se dit au mari). 13. Prenons un taxo (aux amis du sexe masculin). 14.
Vous avez le dos tout blanc (plaisanterie). 15. Tu parles d'une affaire ! 16.
oulia (diminutif affectueux des prénoms : Michoulia, Zinoulia, etc.). 17.
Oho ! (ironie, surprise, enthousiasme, etc.). Le
reste, insignifiant, servait à parfaire la compréhension entre Ellotchka
et les vendeurs de prisunic. Tournoi
interplanétaire d'échecs
Présentation
de l'extrait : tout au long de ses aventures à la poursuite d'un trésor,
le héros, Ostap Bender, est toujours fauché et toujours à
la recherche d'un moyen de gagner de quoi continuer sa route, et ce sera souvent
une escroquerie - comme dans cet extrait où Ostap, qui ne sait pas du tout
jouer aux échecs, se fait passer pour un grand maître, et propose
aux villageois de faire des parties simultanées contre un modeste billet
d'entrée ; l'enthousiasme aidant, il deviendra lyrique, jusqu'à
parler de faire de ce petit village le site d'un tournoi international d'échecs... «
Les échecs ! dit Ostap. Savez-vous seulement ce que c'est ? Le échecs
donnent une impulsion non seulement à la culture mais à l'économie
tout entière. (...)» Ostap ne s'était
rien mis sous la dent depuis la veille, d'où son éloquence extraordinaire. «
Oui, criait-il. Les échecs rendent un pays prospère ! Si vous adoptez
mon projet, bientôt vous descendrez de la ville au port par des escaliers
de marbre ! (...) Voilà pourquoi, je vous le dis, il faut organiser à
Vassiouki un tournoi international d'échecs ! -
Mais comment ? s'écrièrent-ils tous. -
Très facile, répondit le grand-maître : mes relations personnelles
et votre activité seront la condition nécessaire et suffisante.
(...) - Mais l'argent ? gémirent
les Vassioukiens. (...) - (...) Le financement
sera assuré par les recettes. (...) Les Vassioukiens ne paieront rien,
ils re-ce-vront ! C'est excessivement simple. La participation de maîtres
de renommée mondiale attirera les amateurs d'échecs du monde entier.
(...)

Président du club d'échecs (S.Kramarov)
A
vrai dire, le Grand Combinateur jouait aux échecs pour la seconde fois
de sa vie.(...) Cinq minutes plus tard, c'était un coup de tonnerre dans
un ciel serein. « Mat, balbutia le joueur brun, mort de peur. Vous êtes
mat, camarade grand-maître. » (...) Note
: La situation s'est envenimée. A
ce moment, le Grand Combinateur sentit que tout retard devenait mortellement dangereux
; il empoigna quelques pièces et les lança à la tête
de son adversaire à l'oeil unique. (...) Les
amateurs de Vassiouki ouvrirent des yeux hébétés. Sans perdre
un temps précieux, Ostap fracassa la lampe d'un coup d'échiquier
et, cognant dans l'obscurité sur des fronts ou des mâchoires, se
précipita dans la rue. Les joueurs, tout
en se piétinant les uns les autres, se ruèrent à sa poursuite.
(...) « Attrapez le grand-maître
! hurlait le borgne. - Escroc ! reprenaient les
autres en chour. - Pigeons ! laissait tomber
Ostap en leur montrant les dents et en redoublant de vitesse. (...) Arrivé
sur la berge, Ostap obliqua vers la droite et chercha des yeux l'embarcation de
son fidèle administrateur. (...) Les poursuivants
venaient de comprendre que le projet de Vassiouki-New Moscow s'écroulait
et que le grand-maître était en train de quitter Vassiouki avec cinquante
roubles constituant la propriété sacrée de leur bonne ville.
Tous montèrent dans une chaloupe et, avec force cris, atteignirent le milieu
du courant. (...) La chaloupe triomphait ; elle
contournait déjà la barque par la gauche pour coincer le grand-maître
contre la rive (...). La joie des amateurs d'échecs était si grande
que tous s'entassèrent à tribord pour se jeter avec l'avantage du
nombre sur le maître escroc au moment de l'abordage. (...) Trop
d'amateurs du noble jeu s'étaient massés à tribord du dreadnought
vassioukien : la chaloupe s'inclina et, en plein accord avec les lois de la pesanteur,
chavira. Une longue clameur de détresse
rompit le silence du fleuve : trente amateurs d'échecs étaient à
l'eau. Emergeant rapidement, ils s'accrochèrent l'un après l'autre
à l'embarcation retournée. «
Bande de pigeons, cria Ostap aux anges, pourquoi ne venez-vous pas frapper votre
grand-maître ? Si je ne me trompe, vous vouliez me frapper ? » Il
décrivit un cercle autour des naufragés. «
Vous rendez-vous compte, individus vassioukiens, que je pourrais vous noyer un
à un ? Je vous fais don de la vie. Vivez, citoyens, vivez. Seulement,
au nom du Créateur, ne jouez plus aux échecs! Vous ne savez
tout simplement pas jouer. Ah, pigeons, pigeons que vous êtes... (...)
Je crains bien que Vassiouki ne devienne jamais le centre de l'univers...
" LE
VEAU D'OR
Vassisouali
Lokhankine et son rôle dans la révolution russe Présentation
de l'extrait : Ostap rencontre un personnage qui est un pseudo-intellectuel
prétentieux, et parle en alexandrins lorsqu'il est stressé. A
16 h 40 très exactement, Vassisouali Lokhankine entama officiellement sa
grève de la faim. Il était couché
sur un canapé recouvert de toile cirée et, tournant le dos au monde
entier, faisait face au dossier bombé. (...) Après
avoir jeûné une vingtaine de minutes dans cette position, Vassisouali
gémit, se retourna et regarda sa femme. (...) -
Varvara ! » nasilla Vassisouali. Épouse
garda le silence, se contentant de respirer bruyamment. -
Varvara! répéta-t-il. - Est-ce que vraiment tu me quittes pour aller
chez Petibourdoukov? - Oui, répondit
l'épouse. Je te quitte. Il le faut. (...) -
Et moi alors ? - Vassisouali ! Je t'ai déjà
mis au courant hier. Je ne t'aime plus - Mais
moi, moi, je t'aime, Varvara ! - C'est ton affaire
personnelle, Vassisouali. Je vais chez Petibourdoukov. Il le faut. -
Non ! s'exclama Vassisouali. Non, il ne le faut pas ! On n'a pas le droit de partir,
si quelqu'un d'autre vous aime ! - Si, répondit
Varvara agacée en se regardant dans un miroir de poche. D'ailleurs, cesse
de dire des bêtises, Vassisouali. - Dans
ce cas je continue à jeûner ! Je ferai la grève jusqu'à
ce que tu reviennes. (...) Je resterai ainsi allongé sur ce canapé,
avec mes bretelles, jusqu'à ce que la mort vienne. Et c'est toi qui seras
responsable de tout, toi et l'ingénieur Petibourdoukov. Varvara
fit une pause dans ses préparatifs (...) et éclata brusquement : «Je
te défends de parler ainsi de Petibourdoukov ! Il vaut bien mieux que toi.
» C'était plus que Vassisouali ne
pouvait en supporter. (...) « Tu es une
femelle, Varvara, geignit-il en étirant chaque syllabe. Une fille de joie
! - Et toi, un idiot ! répliqua tranquillement
sa femme. - Chienne assoiffée de stupre
! continua-t-il de la même voix traînante. O femme, je te méprise.
Tu me quittes et t'en vas, et tu pars de ce pas ! Tu me quittes et tu vas chez
Petibourdoukov. Tu me quittes, ô ma femme, et tu n'es qu'une infâme,
car tu pars de ce pas chez Petibourdoukov. C'est chez lui que tu vas, donc, chez
ce misérable, où tu veux te livrer à des plaisirs coupables
! Ah, tu n'es qu'une chienne et vieille et infâme. » Ivre
de chagrin, Vassisouali ne remarquait même pas qu'il s'était mis
à s'exprimer naturellement en alexandrins, quoiqu'il n'en écrivît
jamais et n'aimât guère les vers. «
Vassisouali, cesse de faire le bouffon, fit la chienne en boutonnant son sac.
(...) Je m'en vais. Adieu, Vassisouali ! Je te laisse ta carte de pain sur
la table. » Et attrapant son sac, Varvara
se dirigea vers la porte. Voyant que ses incantations n'avaient rien donné,
Vassisouali bondit vivement de son canapé et, en criant : «Au secours
!», déchira sa carte de pain. Varvara prit peur. Elle se représenta
son mari tout desséché par la faim, le pouls imperceptible et les
extrémités déjà refroidies. «
Qu'as-tu fait ? dit-elle. Tu n'as pas le droit de faire la grève de la
faim. - Je vais la faire, déclara Vassisouali
avec obstination. - C'est stupide, Vassisouali.
C'est le fait d'un individualisme exagéré. -
Je n'en ai point de honte, s'écria Vassisouali d'un ton théâtral
assez suspect. Tu n'apprécies pas assez l'importance de l'individualité,
ni des intellectuels en général. (...) Varvara
laissa sans mot dire tomber son sac, ôta rapidement sa capeline de paille
et, tout en marmonnant des mots tels que « mâle enragé »,
« tyran » et « exploiteur », lui prépara rapidement
un sandwich à la purée d'aubergines. «
Mange ! dit-elle en approchant la nourriture des lèvres purpurines de son
mari. Tu entends, Lokhankine ? Mange immédiatement. Eh bien ? -
Laisse-moi », dit-il en écartant la main de sa femme. Profitant
du moment où la bouche du jeûneur s'était entrouverte, Varvara
poussa habilement le sandwich dans la cavité séparant la barbiche
pharaonique des moustaches à demi rasées, à la mode de la
capitale. Mais le jeûneur réussit à repousser la nourriture
d'un vigoureux coup de langue. « Veux-tu
manger, scélérat ! cria Varvara au désespoir. Intellectuel
! » (...) De guerre lasse, toute brûlante
et barbouillée d'aubergines, Varvara finit par céder. Elle s'assit
sur son sac et se mit à répandre des larmes glacées. Vassisouali
(...) ne voulait pour rien au monde se séparer de Varvara. En dépit
d'une foule de défauts celle-ci possédait deux avantages de poids
: une grosse poitrine blanche et un emploi. Lui-même n'avait jamais travaillé
nulle part. Le travail ne lui aurait pas permis de méditer sur le rôle
de l'intelligentsia russe, couche sociale à laquelle il estimait appartenir.
Aussi ses pensées se concentraient-elles interminablement sur un thème
agréable et proche de lui : « Vassisouali Lokhankine et son rôle
», « Lokhankine et la tragédie du libéralisme russe
», « Lokhankine et son rôle dans la révolution russe
». (...) Vassisouali passait de longs moments debout devant la bibliothèque,
à contempler les tomes de la célèbre encyclopédie.
(...) « A regarder ces trésors de
la pensée humaine, pensait sans se hâter Vassisouali, on devient
plus pur, on s'élève spirituellement. » Parvenu
à cette conclusion, il soupirait avec allégresse, tirait de dessous
l'armoire La Patrie de 1899 (...) et feuilletait les illustrations de la guerre
des Boers ou des réclames telles que cette annonce d'une dame inconnue
: «Comment j'ai développé mon buste de six pouces »
et autres petites choses agréables. Avec
Varvara aurait aussi disparu la plate-forme matérielle sur laquelle
reposait la tranquillité matérielle du digne représentant
de l'humanité pensante. Dans la soirée
arriva Petibourdoukov. « Varia, dit-il
d'une voix implorante en entrant dans la pièce, nous avions bien décidé...
(...) A la vue de Petibourdoukov, l'affamé
sentit la nécessité de remettre en honneur l'alexandrin classique
et les thrènes reprirent. «Je te
dis mon mépris, ô Petibourdoukov ! Nul être autre que moi ne
doit toucher ma femme. Tu es un scélérat, la plus noire des âmes,
une brute, un goujat, si elle part loin de moi. -
Camarade Lokhantine ! » tenta de placer l'ingénieur ahuri en se tortillant
la moustache. Mais Vassisouali, qui était lancé, reprit de plus
belle sa litanie, tout en se balançant rythmiquement comme un vieux Juif
à la prière : « Va-t'en,
va-t'en bien vite, je n'ai que haine pour toi, ô crapaud misérable
et qui plus est infâme. Tu n'es pas ingénieur, qui me voles ma femme,
mufle, salaud, goujat, maquereau de surcroît. -
Vous devriez avoir honte, Vassisouali Andrieïtch, fit Petibourdoukov tout
gêné. C'est tout simplement stupide. (...) -
Il a osé me dire, à moi, que c'est stupide ! Il a osé, lui
qui vient m'enlever ma femme ! Va-t'en bien vite au loin, être ignoble et
infâme, sinon tu recevras quelque coup dans le bide. (...) Le
lendemain, démoralisée par cet obstacle imprévu, Varvara
ne se rendit pas à son travail. L'état du jeûneur avait empiré.
(...) Varvara finit par le prendre en pitié.
« C'est à cause de moi qu'il ne veut rien manger, se disait-elle
fièrement. Quelle passion, tout de même ! (...) » Et elle jetait
des regards inquiets vers ce Petibourdoukov repu dont tout l'aspect disait que
les émotions sentimentales ne l'empêcheraient pas d'ingérer
déjeuners ou dîners. (...) « Encore un peu à tenir,
pensait Vassisouali, et Petibourdoukov ne reverra plus ma Varvara. » II
prêtait avec plaisir l'oreille aux voix parvenant de l'autre pièce
: « II mourra sans moi, disait Varvara,
nous sommes obligés d'attendre. Tu vois bien que je ne peux pas partir.
» Cette nuit-là (...)Varvara se
réveilla. (...) Le canapé recouvert
de toile cirée était vide. Déplaçant son regard, Varvara
vit son mari. Debout devant la porte ouverte du buffet, le dos tourné au
lit, il s'empiffrait bruyamment. (...) «
Lokhankine ! » fit-elle d'une voix terrible....
LA
CREATION DE ROBINSON
Présentation
de l'extrait : c'est l'illustration humoristique de la pression que le système
communiste faisait peser sur les écrivains, et d'une manière générale
sur toute l'expression artistique et intellectuelle. ( dans le pays on utilisait
le mot socialisme, le communisme n'en étant le futur lumineux, le but à
atteindre). Les
responsables de la rédaction du bidécadaire illustré La cause
aventurière manquaient d'ouvres littéraires susceptibles de "river"
l'attention du lecteur adolescent. (...) On
décida finalement de passer commande d'un roman en plusieurs épisodes. Un
messager de la rédaction porta en hâte une convocation à l'écrivain
Moldavantsev et, dès le lendemain, ce dernier était assis sur le
canapé style "marchands d'autrefois" du cabinet directorial.
"Vous
comprenez, essayait de lui faire comprendre le rédacteur en chef, cela
doit être divertissant, nouveau, plein d'aventures intéressantes.
En somme, cela doit être le Robinson Crusoé soviétique. (...) Et
effectivement le roman fut prêt à la date prévue. Moldavantsev
ne s'était pas trop écarté du célèbre original.
(...) Un jeune Soviétique fait naufrage.
Le flot le dépose sur une île déserte. (...) Il est entouré
de dangers: les bêtes, les lianes, la saison des pluies qui va commencer.
Mais le Robinson soviétique, plein d'énergie, surmonte tous les
obstacles, en apparence insurmontables. Et trois ans plus tard une expédition
soviétique le retrouve, dans la plénitude de ses forces. Il a vaincu
la nature, construit une maisonnette, l'a entourée d'une ceinture verte
de potagers, a créé un élevage de lapins, s'est tissé
une blouse paysanne avec des queues de singe et a appris à un perroquet
à le réveiller chaque matin en criant: "Attention! Rejetez
vos couvertures! Rejetez vos couvertures! Nous commençons la gymnastique
matinale!" - Très bien, fit le rédacteur.
Et au sujet des lapins, c'est tout simplement magnifique. (...) Mais, vous
savez, je ne vois pas très clairement l'idée majeure de l'ouvre. -
Lutte de l'homme contre la nature, annonça Moldavantsev avec son laconisme
habituel. (...) - Mais on ne sent pas l'organisation
sociale soviétique. Où est par exemple le comité d'entreprise?
Le rôle directeur du syndicat? (...) -
Et où prendrait-on le comité d'entreprise? Vous êtes bien
d'accord que l'île est déserte? -
Oui, (...) elle est déserte. Mais il faut un comité d'entreprise.
Je ne suis pas un artiste du verbe mais, à votre place, je l'introduirais.
En tant qu'élément soviétique. -
Mais tout le sujet est construit sur le fait que l'île est dés... Moldavantsev
jeta alors, par hasard, un coup d'oeil au fond du regard du rédacteur en
chef et resta pantois. Il y avait dans ce regard un tel printemps, on y sentait
une telle vacuité, une telle bleuité des mois de mars qu'il décida
d'accepter un compromis. - C'est vrai, vous avez
raison, fit-il en levant le doigt. Bien sûr. (...) Ils sont deux à
échapper au naufrage: notre Robinson et le président du comité
d'entreprise. - Et aussi deux permanents, - ajouta
froidement le rédacteur en chef. - (...) Deux permanents, et disons aussi
une militante, pour percevoir les cotisations. -
Pourquoi encore une trésorière? De qui va-t-elle percevoir les cotisations? -
Mais de Robinson! - Le président du comité
d'entreprise peut très bien percevoir les cotisations de Robinson. Il n'en
mourra pas. - Sur ce point vous faites erreur,
camarade Moldavantsev. C'est absolument inadmissible. Un président de comité
d'entreprise ne doit pas se disperser et courir à droite et à gauche
pour percevoir des cotisations. Nous luttons contre cela. Il doit s'occuper d'un
travail sérieux, d'un travail de direction. -
Alors on peut rajouter une trésorière, fit Moldavantsev résigné.
(...) Elle épousera le président du comité d'entreprise,
ou ce même Robinson. Ce sera quand même plus gai à lire. -
Inutile. Ne versez pas dans le boulevard, dans un érotisme malsain. Elle
n'a qu'à percevoir bien tranquillement ses cotisations et les garder dans
un coffre-fort. (...) - Permettez, un coffre-fort
est impensable sur une île déserte! (...) -
Attendez, attendez, (...) vous avez dans votre premier chapitre un endroit merveilleux
En même temps que Robinson et les membres du comité d'entreprise,
le flot rejette sur la rive différentes choses... -
Une hache, une carabine, une boussole, un tonneau de rhum et une bouteille de
liquide antiscorbutique, énuméra solennellement l'écrivain. -
Barrez le rhum, dit rapidement le rédacteur en chef. Et puis aussi: qu'est-ce
que c'est que cette bouteille de liquide antiscorbutique? A quoi bon? Mettez plutôt
une bouteille d'encre! Et obligatoirement un coffre-fort. -
Vous y tenez, à ce coffre-fort! On peut très bien garder les cotisations
syndicales dans le tronc d'un baobab! Qui ira les voler? -
Comment qui? Et Robinson? Et le président du comité d'entreprise?
Et les permanents? Et la commission de contrôle de magasin? -
Elle aussi a échappé au naufrage? demanda peureusement Moldavantsev. -
Oui. (...) "Peut-être, demanda perfidement
l'auteur, le flot a-t-il aussi rejeté une table de réunions? -
Ab-so-lu-ment! Il faut quand même donner aux gens des conditions de travail
correctes! Bon, disons une carafe d'eau, une sonnette, une nappe. La nappe rejetée
par le flot peut être comme vous voudrez. Elle peut être rouge, elle
peut être verte. Je ne limite pas la création artistique. Mais mon
très cher, voici ce qu'il faut faire avant tout: il faut montrer les masses.
Les vastes couches des travailleurs. - Le flot
ne peut pas rejeter des masses, fit Moldavantsev, têtu. (...) C'est à
faire rire les poules! - Au fait, plaça
le rédacteur en chef, une petite quantité de rire sain, enthousiaste,
optimiste, ne peut pas faire de mal. - Non! Le
flot ne peut pas faire cela. - Pourquoi le flot?
fit soudain le rédacteur en chef d'un ton étonné. -
Et comment les masses parviendraient-elles autrement sur l'île, puisqu'elle
est déserte? - Qui vous a dit qu'elle
était déserte? On dirait que vous essayez de m'embrouiller. Tout
est clair. Il y a une île, une presqu'île serait même mieux.
(...) On y fait du travail syndical, parfois on n'en fait pas assez. La militante
met à jour un certain nombre d'anomalies de fonctionnement, ne serait-ce
que dans le processus de perception des cotisations. Les vastes couches lui apportent
leur aide. Ainsi que le président repenti. A la fin, on peut montrer une
assemblée générale. Ce sera très spectaculaire, en
particulier au point de vue artistique. (...) -
Et Robinson? balbutia Moldavantsev. - Oui. Vous
faites bien de me le rappeler. Robinson m'embête. Supprimez-le carrément.
C'est un type de pleurnichard stupide et sans aucune justification. -
Maintenant je comprends tout, fit Moldavantsev d'une voix sépulcrale. Ce
sera prêt demain. - Eh bien, au revoir.
Ouvrez. Au fait, vous avez au début du roman un bateau qui sombre. Vous
savez, on n'a pas besoin de naufrage. Passons-nous de naufrage. Ce sera plus amusant.
Pas vrai? (...) Demeuré seul, le rédacteur
en chef eut un rire heureux. "Enfin, dit-il,
enfin! Je vais enfin avoir un vrai roman d'aventures, et qui plus est pleinement
artistique". |