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HUMOUR
Karel Capek
Douze procédés de polémique littéraire,
ou Manuel de discussions à l'usage des journaux
(NDT
: Karel Capek est un auteur tchèque. Bien que ce
site présente d'ordinaire des textes d'auteurs russes
ou ukrainiens, il nous a semblé que - par solidarité
de l'âme slave, selon le cliché journalistique
- ce texte humoristique avait sa place et méritait
d'être mieux connu, d'autant plus qu'il est d'une
cruelle actualité, aussi bien en politique que dans
les médias en général.
Karel Capek n'était pas seulement "l'auteur
de science-fiction qui a créé le mot robot"
!)
Préface
de l’auteur
Ce petit guide n’est pas destiné aux acteurs
des polémiques mais aux lecteurs, afin qu’ils
puissent s'y retrouver à peu près dans les
procédés des joutes polémiques. Je
parle des procédés mais aucunement des règles,
parce que dans la polémique journalistique, à
la différence des autres formes de lutte - combats
singuliers, duels, bagarres, rixes, escarmouches, matchs,
tournois et autres compétitions viriles - il n’y
a aucune règle, en tout cas pas chez nous. Dans la
lutte classique, par exemple, il n’est pas admis que
les adversaires s’engueulent pendant l'affrontement.
A la boxe, on ne peut pas donner un coup dans le vide et
ensuite déclarer son adversaire KO. Pendant une charge
à la baïonnette, il n’est pas d’usage
que les soldats des deux côtés se calomnient
mutuellement - les journalistes de l’arrière
s’en chargeront à leur place.
Mais tout ça et même davantage, ce sont des
phénomènes ordinaires de la polémique
verbale, et il serait difficile de trouver quelque chose
qu’un connaisseur des querelles de journal considère
comme procédé interdit, combat truqué,
jeu grossier, tromperie ou vilaine ruse. Il n’y a
donc aucune possibilité de nommer et de décrire
tous les procédés de la joute polémique
; ceux que je mentionne ne sont que les plus fréquents,
présents dans chaque débat dans la presse,
même le plus anodin. Les volontaires peuvent les compléter
par une douzaine d'autres.
1. Despicere (“prendre de haut”, lat.), ou
procédé numéro un. Il consiste, pour
un interlocuteur, à faire sentir à l’adversaire
sa supériorité intellectuelle et morale; autrement
dit, faire comprendre que son adversaire est un être
médiocre, faible d’esprit, graphomane, bavard,
un zéro pointé, une fausse valeur, un épigone,
un escroc illettré, un nigaud, une ivraie, un salaud
et en général un type qui ne mérite
pas qu’on discute avec. Cette affirmation a priori
vous donne ensuite le droit de prendre le ton seigneurial,
hautain, sentencieux et présomptueux, qui est indissociable
de la notion de “discussion”. Polémiquer,
blâmer quelqu’un, ne pas être d’accord
et garder en même temps une certaine estime envers
son adversaire - tout ceci ne fait pas partie des traditions
nationales.
2. Procédé numéro deux, ou Termini
(“terminologie”, lat.) Ce procédé
consiste en l’utilisation de tournures spéciales
polémique. Si vous écrivez, par exemple, que
Monsieur X, selon vous, n’a pas tout à fait
raison, alors Monsieur X répondra que “vous
vous en prenez à lui de façon perfide”.
Si vous pensez qu’il manque, malheureusement, de logique
quelque part, votre adversaire écrira que vous “sanglotez”
à cause de ceci ou “versez des larmes”.
De manière analogue, dire “il postillonne”
au lieu de “il proteste”, “il calomnie”
au lieu de “il note”, “il jette de la
boue” au lieu de “il critique” etc. Même
si vous êtes un homme particulièrement inoffensif,
doux comme un agneau, on vous décrira à l’aide
de ces expressions comme un quidam irritable, fantasque,
irresponsable et en partie fou. A propos, ça expliquera
ainsi pourquoi votre honorable adversaire s’insurge
contre vous avec une telle véhémence: il ne
fait que se défendre contre vos attaques perfides,
vos insultes et vos injures.
3. Le procédé numéro trois est connu
sous le nom de Caput canis (ici: “attribuer de mauvais
traits”, lat.) C'est l’art de n’utiliser
que des expressions qui ne peuvent créer seulement
qu'une opinion négative sur l’adversaire qu’on
est en train de battre. Si vous êtes prudent, on peut
vous appeler lâche; vous êtes plein d’esprit
- on peut déclarer que vous prétendez à
la finesse d'esprit; vous avez un penchant à présenter
des arguments simples et concrets - on peut déclarer
que vous êtes médiocre et banal; vous penchez
vers des arguments abstraits - il est profitable de vous
présenter comme un scolastique abscons, etc. Pour
un polémiste adroit, il n’existe tout simplement
pas de facultés, de points de vue ou d'états
d’âme, sur lesquels on ne pourra pas coller
une étiquette qui dévoilera d'elle-même
le vide sidéral, la stupidité et la nullité
de l’adversaire persécuté.
4. Non habet (ici: “constater l’absence”,
lat.), ou procédé numéro quatre. Si
vous êtes un scientifique sérieux, il est facile
de vous vaincre à l’aide du procédé
numéro trois, en déclarant que vous êtes
un esprit lent, un moraliste bavard, un théoricien
abstrait ou quelque chose comme ça. Mais on peut
vous détruire aussi en utilisant le procédé
Non habet. On peut dire que vous manquez de finesse d'esprit,
de spontanéité dans les sentiments et de fantaisie
intuitive. S’il se trouve que vous êtes précisément
une personne spontanée, dotée de fine intuition,
on peut vous abattre avec l’affirmation que vous manquez
de principes fermes, de profondeur dans vos opinions et
en général de responsabilité morale.
Si vous êtes réfléchi, alors vous êtes
un bon à rien, car vous manquez de sentiments profonds,
si vous les possédez, alors vous n’êtes
qu’une chiffe molle, car vous manquez de hauts principes
rationnels. Vos qualités réelles n’ont
aucune importance - il faut trouver ce qui vous manque,
et vous traîner dans la boue en se basant là-dessus.
5. Le procédé numéro cinq s’appelle
Negare (“nier”, lat.). Il consiste dans la simple
négation de tout ce qui vous est propre. Si vous
êtes, par exemple, un scientifique, on peut ignorer
ce fait et dire que vous êtes un bavard superficiel,
un phraseur et un amateur. Si vous avez répété
obstinément pendant dix ans que vous (par exemple)
croyez en grand-mère du diable ou en Edison, alors
la onzième année on peut affirmer à
votre sujet dans une polémique, que vous ne vous
êtes encore jamais élevé jusqu’à
la croyance positive en l'existence de la grand-mère
du diable ou de Thomas Alva Edison. Et ça passera,
parce qu’un lecteur non initié ne sait rien
de vous, et un initié éprouve le sentiment
d’une joie malsaine en se rendant compte qu’on
vous dénie l’évidence.
6. Imago (ici: “remplacement”, lat.) - procédé
numéro six. Consiste à présenter au
lecteur une espèce d’incroyable épouvantail,
qui n’a rien à voir avec le réel adversaire,
puis cet adversaire imaginaire est démoli. Par exemple,
on contredit des pensées qui n’ont jamais passé
par la tête de l’adversaire et que, naturellement,
il n’a jamais exprimées; on lui démontre
qu’il est un crétin et se trompe profondément,
en s’appuyant sur les thèses vraiment bêtes
et erronées qui, toutefois, ne lui appartiennent
pas.
7. Pugna (“passage à tabac”, lat.) -
procédé apparenté au précédent.
A sa base se trouve l’attribution à l’adversaire
ou à la conception qu’il défend d’un
faux nom, et ensuite toute la polémique est menée
contre ce terme choisi arbitrairement. Ce procédé
est souvent utilisé dans les polémiques nommées
“de principe”. On accuse l’adversaire
d’un vilain “isme” et ensuite on en finit
avec cet “isme”.
8. Ulisses (“Ulysse”, symbole de ruse, lat.)
- procédé numéro huit. L’essentiel,
c’est de dévier la conversation et de parler
à côté de la question. Grâce à
ça, la polémique devient avantageusement animée,
les positions faibles sont masquées et la discussion
prend un caractère interminable. Ca s’appelle
également “fatiguer l’adversaire”.
9. Testimonia (“témoignages”, lat.).
Ce procédé est basé sur la commodité
d’utiliser parfois une référence à
une autorité (n’importe quelle), comme, par
exemple, affirmer “déjà Pantagruel disait”
ou “comme l’a prouvé Treitschke”.
Avec une certaine érudition, on peut trouver pour
chaque cas une citation qui tuera net l’adversaire.
10. Quousque... (“jusqu’à quand...”,
lat.). Procédé analogue au précédent
qui diffère par l’absence de référence
directe à une sommité. On dit simplement “ceci
a été réfuté depuis longtemps
déjà”, ou “c’est déjà
une étape franchie”, ou “chaque enfant
sait”, etc. Contre ce qui a été rejeté
de cette façon, aucun argument n’est nécessaire.
Le lecteur croit, et l’adversaire est obligé
de défendre ce qui a été “réfuté
depuis longtemps”, une tache assez ingrate.
11. Impossibile (ici: “ne pas permettre”, lat.)
Ne pas permettre que l’adversaire ait raison sur quoi
que ce soit. Il suffit de lui reconnaître ne serait-ce
qu’un brin d’intelligence ou de raison, et toute
la polémique est perdue. Si on ne peut pas démentir
telle phrase, il reste toujours la possibilité de
dire “Monsieur X essaie de me faire la leçon”,
ou “Monsieur X use de vérités plates
et bien connues, telles que sa “découverte”...,
ou “Que le monde entier s’étonne! Une
poule aveugle a trouvé une graine et maintenant elle
caquette, que...” Bref, on peut toujours trouver quelque
chose, n’est-ce pas?
12. Jubilare (“triompher”, lat.). C’est
l’un des procédés les plus importants
qui consiste à toujours quitter le champ de bataille
avec un air de vainqueur. Un polémiste expérimenté
n’est jamais vaincu. C’est son adversaire qui
essuie toujours la défaite, c’est lui qui a
été “convaincu” et avec lequel
“on en a fini”. Voici la différence entre
la polémique et n’importe quel autre sport.
Un lutteur au tapis admet honnêtement sa défaite,
mais, paraît-il, jamais aucune polémique ne
s’est terminée par les mots “Votre main,
vous m’avez convaincu”.
Il existe beaucoup d’autres procédés,
mais épargnez-moi leur description; que les critiques
littéraires les cueillent sur le champ de notre journalisme.
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