HUMOUR
Lionel Dricot
Le piratage
Un
pastiche inspiré par l'œuvre de Sempé
et Goscinny
L'autre
jour à l'école, on a fait un spectacle pour
les parents, un vrai - avec une scène et des projecteurs.
On était tous habillés avec des lunettes de
soleil, des vestes en cuir, et on criait : "Allumez
le feu !" très fort, c'était terrible.
Maixent avait une guitare électrique en plastique,
et Eudes tapait sur une batterie. Et vous ne devinerez jamais,
qui la maîtresse avait choisi pour faire le chanteur
! C'est moi ! J'avais un micro en plastique et je levais
mes lunettes pour regarder le public. C'était très
chouette, on s'amusait bien. Nos parents ont été
drôlement impressionnés, même que Maman
a dit qu'elle n'imaginait pas que nous puissions faire autant
de bruit.
Papa il m'a caressé les cheveux avec un grand sourire
en faisant « Hé ! Hé ! », et il
m'a dit qu'il avait été chanteur dans un groupe
et qu'ils auraient certainement sorti un tas d'albums s'il
ne s'était pas marié, ce qui m'a étonné,
parce que je savais qu'il avait failli être international
de football mais chanteur, ça c'était nouveau
; il est terrible, mon papa.
Et puis, le lendemain, le directeur est entré dans
la classe.
— Debout ! - a dit la maîtresse.
— Assis ! - a dit le directeur.
Puis il a dit quelque chose à l'oreille de la maîtresse,
qui a fait les mêmes yeux que Clotaire quand il est
envoyé au tableau.
— Mes chers enfants, - a dit le directeur. - Nous
avons reçu une lettre signalant que nous avons utilisé
lors de notre fête une composition musicale sans l'accord
des ayant droits. À titre exceptionnel, aucune mesure
ne sera engagée contre l'école, mais vous
aurez demain la visite d'un expert qui vous fera une séance
d'information sur le piratage.
Nous, on n'a pas vraiment compris ce qu'il voulait dire,
mais on n'a pas osé demander, car on a bien vu à
la tête de la maîtresse que ce n'était
pas le moment de faire le mariole, et puis la cloche a sonné
la fin de la classe.
Le lendemain, on est tous arrivés tout excités
à l'idée d'avoir une formation au piratage.
Moi, j'aime bien les pirates. Jeudi dernier, j'ai vu un
film de pirates terrible, où le gentil pirate doit
travailler sur le bateau du mauvais pirate avec des tas
de pirates, qui font « Et une bouteille de rhum !
» et « À l'abordage moussaillon ! »,
puis il s'enfuit en libérant sa fiancée et
le perroquet qui était sur l'épaule du méchant.
Ils trouvent le trésor, et le méchant les
retrouve dans la caverne juste quand ils vont sortir, et
ils se battent pendant que la grotte s'écroule. Terrible.
Geoffroy, qui a un papa très riche qui lui achète
tout ce qu'il veut, était venu habillé en
pirate avec un bandeau sur l'œil, comme le mauvais
dans le film de jeudi dernier, et un sabre en plastique.
Le bouillon a sonné la cloche, et on s'est mis en
rang pour rentrer en classe.
Dans la classe, la maîtresse nous attendait avec
la même tête que Clotaire les jours de composition
de grammaire et un gros monsieur habillé tout de
noir qui souriait très fort. Elle a tapé avec
sa règle sur le bureau et elle a dit :
— Je suis très contente d'accueillir Maître
Brouzouf, de l'industrie musicale, qui va vous parler du
piratage.
Moi, ça m'a étonné qu'elle dise ça,
parce qu'elle n'avait pas l'air contente du tout, la maîtresse,
et elle ne nous a pas dit d'être sages, comme elle
fait toujours, quand l'inspecteur vient en classe, alors
qu'on est de toute façon plutôt sages. Et puis,
le monsieur, il n'avait pas vraiment l'air d'un pirate,
mais Rufus a dit que si ça se trouvait, il était
déguisé pour pas se faire repérer,
et que les méchants, ça se déguise
souvent pour tromper le bon, mais que le bon le démasque
en disant "C'était donc toi, vil faquin !".
— Merci, - a dit le gros monsieur. - Mes chers enfants,
vous appréciez certainement la musique, tout comme
moi. Cependant, faire de la musique est un gros travail,
et il est normal qu'un musicien soit payé pour son
travail. En utilisant de la musique sans payer, vous empêchez
un l'artiste de subvenir à ses besoins. C'est ce
que vous avez fait lors de votre fête avec la complicité
de votre enseignante au détriment d'un grand nom
de notre patrimoine culturel.
La maîtresse est devenue toute rouge.
— Si vous téléchargez de la musique
sur Internet, - a continué le monsieur, - vos chanteurs
préférés n'auront bientôt plus
de sous.
Moi, j'ai été drôlement surpris, parce
que je ne savais pas que les chanteurs, ils devaient payer
pour qu'on puisse télécharger de la musique
sur Internet.
— Est-ce qu'il y en a parmi vous qui savent comment
télécharger ?
Moi, j'ai dis que oui, et que c'est mon papa qui m'avait
appris quand on a reçu l'ordinateur, enfin pas tout
de suite, parce qu'il a d'abord fallu que papa comprenne
comment il fonctionnait, l'ordinateur, parce qu'ils avaient
tout changé au magasin, et que mon papa était
pourtant expert, mais pas sur ce modèle-là.
Le monsieur, ça n'a pas eu l'air de lui plaire qu'on
ait changé l'ordinateur au magasin. Ses sourcils
ont fait des drôles de mouvements, et il a dit tout
bas :
— Même les parents ! Mon dieu !
Et puis il m'a demandé comment je faisais, et je
lui ai dit que quand je reçois un email d'un copain,
je clique sur « Télécharger la pièce
jointe » et, bing ! J'ai la photo rigolote sur mon
bureau et je peux l'envoyer à d'autres copains, et
que s'il voulait que je lui apprenne à télécharger
de la musique, il n'avait qu'à m'en envoyer par mail,
et je lui montrerai le coup du bing ! sur le bureau.
Le monsieur m'a regardé avec des gros yeux et il
a dit que, en téléchargeant, les artistes
finiraient à la rue.
— C'est pas grave, - a dit Eudes, - l'autre jour
près de chez ma tante Claire, j'ai vu un musicien
qui était dans la rue. Et les gens lui jetaient des
tas de sous.
— Et puis, - a dit Geoffroy qui habite une grande
maison, - si un artiste n'a plus de sous, il pourra toujours
venir chez moi.
— Sans blague, - a dit Eudes, - tu crois vraiment
que Johnny viendrait chez toi ?
— Parfaitement, - a dit Geoffroy.
— Plutôt loger sous un pont, - a dit Eudes,
et bing ! il lui a donné un coup de poing sur le
nez.
Agnan, c'est le chouchou de la maîtresse et on l'aime
pas trop, mais on ne peut pas taper dessus à cause
de ses lunettes, il a dit qu'il avait calculé que
Johnny avait encore de l'argent pour 12 737 années
et que la question ne se posait donc pas. Il est fou, Agnan.
— On ne t'a pas sonné, sale chouchou, - il
a dit, Eudes, en menaçant de lui donner un coup de
poing sur le nez.
— Mes lunettes, j'ai des lunettes, - a hurlé
Agnan en se roulant par terre et en pleurant.
La maîtresse a envoyé Eudes et Geoffroy au
piquet, elle a mouché Agnan, et Maixent a demandé
au monsieur qui ne disait plus rien et qui avait l'air un
peu surpris, s'il savait pourquoi il ne pouvait pas lire
le CD qu'il avait acheté avec les sous qu'il avait
reçus la semaine dernière pour avoir fait
septième à la composition d'arithmétique.
Le monsieur a dit que c'était certainement que le
CD avait une protection pour empêcher le téléchargement,
et Maixent lui a dit qu'il ne voulait rien télécharger
du tout, qu'il voulait juste écouter le CD qu'il
avait acheté et que, sans blague, s'il avait su,
il n'aurait rien acheté du tout, c'est vrai quoi.
Rufus a dit au monsieur qu'il était un peu bête,
que s'il avait voulu empêcher les téléchargements,
il fallait mettre un verrou sur les téléchargements,
pas sur le CD.
— C'est vrai, - a dit Alceste, un gros copain qui
mange tout le temps. - Ma maman a mis un cadenas sur l'armoire
à confitures à la maison. Si elle l'avait
mise sur la remise du jardin, j'aurais pu continuer à
avoir de la confiture. Vous êtes un peu bête,
quand même.
Le monsieur, ça ne lui a pas plu du tout l'idée
de la maman d'Alceste. Il est devenu tout rouge, et ses
narines se sont agitées drôlement vite. Il
nous a expliqué que lui-même travaillait dans
la musique et qu'il voyait bien que si nous continuions
à ne pas payer, les artistes arrêteraient de
faire de la musique, que tout le monde serait très
triste et que lui-même perdrait son travail.
Joachim a levé le doigt et il a demandé au
monsieur, ce qu'il faisait comme musique. Le monsieur a
répondu qu'il ne faisait plus de musique, mais qu'il
avait joué un peu de l'accordéon dans son
jeune temps, sur quoi Joachim a répondu que c'était
normal qu'il ne touche plus de sous s'il ne jouait plus
de musique, et qu'il ne voyait pas en quoi c'était
de sa faute si le monsieur perdait son travail. Alceste
a ajouté qu'il ne devrait s'en prendre qu'à
lui-même si ses confitures disparaissaient.
Le monsieur a regardé la maîtresse, il a dit
que nous étions une graine de potence, que nous finirions
au bagne, et il est parti en claquant la porte.
La maîtresse a poussé un long soupir, et on
s'est tous tenus drôlement calmes en se disant qu'on
avait peut-être un peu fait les guignols et qu'elle
nous mettrait en retenue jeudi. Au lieu de ça, elle
nous a regardés avec un grand sourire et elle a rigolé
en nous appelant ses petites graines de potence. La maîtresse,
c'est la plus gentille du monde.
Parce
que, c'est vrai, il faut reconnaître qu'on n'a pas
été très très sages. On n'a
fait que parler de musique et confitures, et le monsieur,
finalement, il n'aura pas eu le temps de nous parler des
pirates et des bateaux et des trésors. Heureusement,
hier, le facteur a amené un paquet pour moi. C'était
un cadeau de Mémé, vous ne devinerez jamais
quoi ! Un livre avec des tas de pirates qui crient "Et
une bouteille de rhum !"et des trésors. Elle
est très chouette, ma mémé.
http://ploum.frimouvy.org/textes/le_piratage.pdf
(Ce texte est publié en juin 2009 sous la licence Creative Commons
BY telle que décrite à l'adresse http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/be)
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